Le choix d’une vie

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Quand une histoire en cache une autre…

Au printemps 2014, ma famille reçut un coup de téléphone inattendu. Il s’agissait d’un généalogiste, demeurant à Paris, qui avait été mandaté par un notaire de Beaune, pour retrouver les bénéficiaires d’un legs, soit mon père et deux de ses cousins.  Perplexes, nous apprîmes que nous héritions d’une maison en Bourgogne et que cet héritage nous venait directement d’un de ses arrières grands-pères, mort en 1919 ! Le généalogiste n’était pas au courant de toute la teneur du dossier et ne put nous expliquer pourquoi cet héritage arrivait si tard, presque 100 ans après la mort de notre aïeul ! Seul le notaire, lorsqu’il prendrait contact, saurait peut-être nous révéler le fin mot de l’histoire. Celui-ci ne se manifesta pas tout de suite. Il mit même plus de six mois  pour donner signe de vie. Un laps de temps largement suffisant pour que de mon côté, je piaffe d’impatience et de curiosité, mon imagination s’emballant déjà : comment cette maison avait-elle pu passer à travers les mailles du filet, lors de la succession de 1919 ? Et c’est ainsi que cette histoire est née…

J’étais sur le point d’achever mon roman, qui est une pure fiction, lorsque le notaire nous contacta enfin.

La vraie histoire est plus prosaïque mais tout aussi émouvante. La voici :

Lorsque notre aïeul, Charles, meurt dans son petit village de Bourgogne, en janvier 1919, la guerre 14/18 s’achève à peine, laissant derrière elle un champ de ruines et une population traumatisée. Charles a 77 ans. Un vieillard pour l’époque, d’âge vénérable. Mais brisé, anéanti par la perte de son plus jeune fils. Il ne lui survivra que trois mois.

L’histoire de ce fils, François, est tragique : gravement blessé pendant un assaut, on l’a laissé rentrer chez lui pour qu’il puisse y finir ses jours. Son corps était truffé d’éclats d’obus. Condamné. Une longue et douloureuse agonie, à une époque où l’on ne connaissait pas encore les antibiotiques. Il meurt en octobre 1918, quelques semaines à peine avant l’Armistice, laissant une veuve, Lucienne et deux jeunes enfants. L’autre frère, Claude, aura plus de chance et reviendra indemne dans un village exsangue, purgé de toutes ses forces vives.

L’aïeul, Charles, était vigneron. On pense qu’à sa mort, sa veuve, le second fils Claude et Lucienne la belle-fille se sont mis d’accord oralement pour le partage des biens, un partage à l’amiable, raisonné et raisonnable : Lucienne avait elle-même hérité une maison du côté de sa famille et n’avait pas besoin de celle du grand-père.  Et puis, elle ne voulait plus rester au village. Elle avait décidé de monter à Paris avec ses enfants pour trouver du travail et recommencer une nouvelle vie. Claude s’est donc installé dans la maison de ses parents, permettant ainsi à sa mère de continuer d’y vivre. Le reste du partage s’est fait ensuite devant notaire, les terres, l’argent, tout fut réparti équitablement sauf cette maison qui fut oubliée et transmise par la suite de père en fils, tandis que l’érosion du temps faisait son œuvre, distendant les liens familiaux, éloignant les branches cousines, celle restée en Bourgogne et celle de Paris se perdant peu à peu de vue. Jusqu’à ce coup de théâtre en 2012.

A cette époque, le dernier descendant de Claude – un cousin de mon père – décide de se séparer de la maison.  Mais voilà, stupeur: elle ne peut être vendue car il n’en est pas l’unique propriétaire ! Deux autres cousins, descendants des enfants de François mort en 1918, en sont également les héritiers légitimes. Avant de la vendre, il faut donc tout régulariser. Le notaire de Beaune fait alors appel à un généalogiste pour retrouver les derniers héritiers, qui se sont perdus de vue depuis plus de 50 ans.

Mon père avait de vagues souvenirs de ces cousins, qui appartenaient à une autre vie et à un passé définitivement révolu. Jusqu’à l’apparition soudaine de cette maison, surgie du passé, comme un étrange clin d’œil du destin, permettant à des cousins, ayant tous passé le cap des soixante-dix ans, de se retrouver, de renouer les liens, de refaire connaissance tout simplement.

Et voilà comment une page se referme enfin, presque 100 ans après la mort de l’aïeul…

Isabelle Chavy