Le jour où nous avons rencontré Daouda

Aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire exceptionnelle. Notre rencontre avec Daouda.

Tout est parti d’une discussion avec une amie. Depuis des mois, dans la plus grande discrétion et avec une énergie incroyable, elle se démène pour accompagner au quotidien  ces jeunes réfugiés venus  « s’échouer » à Niort, faisant le lien avec les éducateurs, le 115 et divers autres organismes sociaux.

Mais ce soir-là, elle est particulièrement abattue, impuissante, fatiguée aussi. Nous étions la veille d’un WE et elle devait chercher un hébergement d’urgence pour un jeune mis à la rue dès le lendemain. Jugé assez vieux par le conseil départemental pour ne plus être considéré mineur. Et donc capable de se débrouiller tout seul dorénavant.

Sauf que ça reste un gosse, quoi que prétende l’administration à l’abri derrières ses oeillères. 16 ans, comme mon fils aîné.

Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps. Mon amie ne m’a rien demandé. C’était juste une confidence de sa part, comme on vide un sac trop lourd. Mais je suis moi-même une maman. Et je sais que si c’était nous qui devions vivre dans un pays où ne règnent que la misère et la violence, et s’il n’y avait pas d’autre espoir pour mes enfants que de fuir, de tenter leur chance ailleurs, j’aurais été heureuse et rassurée de savoir que là-bas, dans ce nouveau pays inconnu où ils auraient trouvé refuge, une famille aurait eu l’humanité de les accueillir et de veiller sur eux.

Alors bien sûr, je n’ai pas pris la décision toute seule. Nous sommes cinq à la maison et il fallait que cela soit une décision commune et unanime. Je n’ai donc pas fait de promesse. Le soir à la maison, on a fait un premier petit conseil de famille avec mes deux filles. Puis un peu plus tard avec le papa et mon grand fils. Il était juste question d’héberger ce jeune pour 2 ou 3 nuits, le temps que mon amie se retourne et trouve une solution pour lui. Une petite goutte d’eau dérisoire dans un océan de besoin. Mais l’occasion, malgré tout, de leur offrir à tous les deux une petite accalmie.

Sans l’ombre d’une hésitation, ils ont tous accepté. Mes filles se sont même empressées de dire « mais oui, bien sûr! » Comme si on pouvait faire autrement… pour elles, c’était une évidence!

Et mon amie nous a amené Daouda vendredi soir.

Dire qu’il y a encore quelques jours à peine, rien ne nous aurait laissé imaginer que nos chemins croiseraient le sien…

La première vision de Daouda: un jeune ado tout intimidé et un peu angoissé. Une grande douceur dans le regard, un beau sourire. Mon amie est restée un petit moment, le temps qu’on fasse connaissance. Daouda a 16 ans et il est guinéen. Je n’avais pas envie de l’importuner en le forçant à me raconter son parcours. Malgré tout, il m’en a révélé quelques brides lors de ce premier contact émouvant, comme pour justifier sa présence, ici en France: la mort de sa mère dans un massacre en 2009, la misère et la violence au quotidien, l’absence d’avenir et d’espoir, son départ en 2015. Il avait alors 13/14 ans…

Il n’est à Niort que depuis le mois d’octobre, logé dans un hôtel avec d’autres mineurs comme lui. Il suit des cours de français trois fois par semaine. Il a également intégré une équipe de foot, sa passion. Tout ça grâce aux bénévoles qui essaient de veiller sur eux. Jusqu’à ce dernier jour où l’administration lui a dit que c’était fini et qu’il devait libérer la chambre d’hôtel. Pas de trêve hivernale pour lui…

Sans la présence de mon amie, il se trouvait à la rue.

Cette amie, je l’admire. Et je le lui ai dit.

Et Daouda : « Oui, et moi je l’aime et je ne l’oublierai jamais, jusqu’à ma mort. »

Il est venu à la maison avec un gros sac à dos dans lequel tenaient toutes ses affaires. Des vêtements, un livre et un ballon de foot. Une fois mon amie partie, il a mis du temps à oser retirer son manteau et ses chaussures. Heureusement, ma plus jeune fille de 9 ans l’a pris en main. Puis mes deux grands sont arrivés à leur tour: mon fils qui a le même âge que lui. Ma fille qui connaissait déjà deux de ses compagnons d’infortune, car scolarisés dans sa classe. Le contact s’est fait tout seul et avec une simplicité émouvante. Et très vite, je les ai entendus rire.

Comme toute famille avec des enfants – dont un petit tourbillon sur pattes – notre WE était particulièrement chargé… On s’est donc tous adaptés pour lui faire une petite place. Le vendredi soir, ma grande fille a soufflé ses 14 bougies avec notre invité surprise.

D’une politesse extrême et d’une grande prévenance, il s’est fait tout petit et tout discret quand mes grands ont dû faire leurs devoirs.

Ils lui ont prêté des BD.

Daouda lit en chuchotant. J’ai trouvé ça bouleversant.

De fil en aiguille, il a lâché quelques brides de son histoire, quelques confidences. Toujours avec le sourire, jamais dans l’auto-apitoiement. De manière indirecte, il a cherché à se raconter. Au moment d’un repas, il nous a confié qu’en Guinée il ne mangeait qu’une fois par jour. A la maison, nous avons un petit djembé. A la demande de ma plus jeune fille, nous avons eu le droit à une démonstration. Il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Il nous a montré des vidéos de ses chanteurs préférés. Et nous a raconté sa vie d’écolier, là-bas: cinquante élèves pas classe. Il ne fallait pas être en retard, sous peine de devoir s’asseoir par terre, pas assez de tables pour tout le monde. Des élèves tous super sages car le maître tapait!!!

Un soir, au journal télévisé, des images de la tempête tropicale à la Réunion. Daouda ne savait pas où était la Réunion. On a été chercher un planisphère. Il nous a alors montré où était la Guinée puis le chemin qu’il a parcouru, tout seul: le Mali, la Mauritanie, l’Algérie puis le Maroc. C’était sa destination au début, il n’avait pas l’intention d’aller plus loin. Un pays francophone, c’est tout ce qu’il voulait. Et subsister en faisant des petits boulots. Il a lavé des voitures. Puis un jour, il est tombé sur une personne qui lui a fait miroiter l’Europe, en lui disant que l’avenir était là-bas. C’était un gamin. Il a donné toutes ces économies à cet homme et il a embarqué de nuit sur une embarcation avec pleins d’autres comme lui… Un bateau de la croix rouge  les a interceptés, tous projecteurs allumés, trouant l’obscurité. Il ne nous a pas dit ce qu’il a alors ressenti. S’il a eu peur ou s’il a été soulagé. Seulement qu’il a été débarqué à Malaga puis envoyé à Bilbao avant de redescendre du Madrid. Il aurait pu rester en Espagne mais il ne comprenait pas la langue. Alors il entré en France. A pris un premier train direction Paris, où il est juste resté 2 jours, sans doute perdu, noyé dans la masse. Il ne nous a pas dit où il a dormi ni comment il a fait pour manger. Puis son instinct l’a poussé dans un autre train, au hasard. Direction la Rochelle. Mais au moment du contrôle, pas de papier, pas de billet et le contrôleur l’a fait descendre… à Niort.

Choc culturel, choc thermique aussi. Daouda a découvert l’hiver en même temps que la France.

Daouda dit que la Guinée ne lui manque pas. Qu’il aime Niort et qu’il est heureux d’être ici. Il voudrait devenir plombier ou même pompier. Mais il ne sait pas s’il pourra rester. Il attend un recours auprès du juge pour enfant. Mais c’est long. Plusieurs mois d’attente. Si ça ne marche pas ici, il tentera sa chance dans un autre département. L’errance n’est pas finie…

L’avoir héberger 2 nuits, c’est à la fois très très peu et en même temps, cela aura été une aventure humaine incroyable.

Pour lui d’abord: l’immersion dans une famille très « gâtée » , avec des enfants choyés et sans doute surprotégés mais dont l’accueil, j’espère, lui aura apporté un peu d’espoir quant à la solidarité humaine. Et un peu de répit.

Quant à mes propres enfants: je suis tellement fière, fière, fière d’eux… Ce sont de belles âmes. Et je les aime.

 

PS : l’association de mon amie sur Niort Migr’action79 (à retrouver sur Facebook)

 

 

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