Wolfgang

Wolfgang

Elle se souvient encore de cette première fois où elle le vit. Un visage collé derrière la vitre de la porte de classe, qui roulait de gros yeux suppliants tandis que tous les autres élèves étaient  déjà descendus en récréation. Quel était cet élève ? Que faisait-il là tout seul ?

Elle était nouvelle dans l’école. Elle alla se renseigner auprès des collègues qui lui racontèrent l’histoire de cet enfant, en quelques mots : Wolfgang était autiste. Il était alors en CE2 mais avait un an d’avance. Pourtant, au début, rien n’était gagné : durant toutes ses années de maternelle, il avait été suivi à mi-temps à l’hôpital de jour.  Arrivé au CP, il ne s’exprimait encore que par des grognements. Et pourtant, il savait déjà lire et compter. Il avait appris tout seul. Touchée, l’enseignante insista : pourquoi n’était-il pas dans la cour avec les autres enfants ? Que faisait-il le visage collé à la porte ?

–   Il attend sa maîtresse qui va revenir. Il a beaucoup de mal à gérer ses émotions et ses angoisses. Il n’a pas dû réussir un exercice, ça l’affole et dans ces moments là, c’est systématique, il refuse de quitter la classe tant qu’il n’a pas compris.

La jeune maîtresse se mit à l’observer de temps en temps, de loin. Il était déjà d’une corpulence impressionnante, beaucoup plus grand et costaud que ceux de son âge. Il aurait pu être inquiétant, jouer les gros durs dans la cour de récréation. Mais il n’était que douceur et désarroi. Toujours seul, dans sa bulle, à suivre des lignes et des courbes imaginaires, en se parlant à lui-même, riant parfois tout seul.

L’année suivante, la jeune maîtresse eut à choisir entre deux niveaux de classe. Mais son cœur n’hésita pas une seconde. Elle choisit celle où se trouvait Wolfgang. Un CM1.

Patiemment, elle apprit à le connaître et à le comprendre. Il n’était que paradoxes. Comment concevoir qu’il puisse être à la fois si doué dans toutes les matières, voire brillantissime, que cela soit en grammaire, en conjugaison, en orthographe, en mathématiques alors qu’il était incapable de prononcer une phrase cohérente ? Il s’exprimait encore beaucoup par grognements, surtout quand le stress le submergeait. Quant à la production d’écrit, n’en parlons même pas, tous les mots se mélangeaient pêle-mêle sur la feuille, comme si on avait secoué la phrase, un vrai casse-tête ! Mais elle n’avait jamais vu de regard plus éloquent et plus intense.

L’échec, la difficulté le mettaient dans tous ses états. Si la maîtresse avait le malheur d’être occupée auprès d’un autre élève, ses gémissements remplissaient peu à peu toute la classe, crescendo.  Une petite plainte qui finissaient invariablement en sirène stridente. Les élèves pour la plupart se bouchaient les oreilles, stoïques. Certains tentaient, bons camarades, de lui venir en aide et de le rassurer, comme on parle à un tout petit. Mais à ce stade, seule la maîtresse était espérée, attendue, guettée. N’en pouvant plus d’attendre, il finissait par se lever d’un coup, renversant sa chaise et piétinant les cartables mal rangés, pour se mettre à la suivre comme son ombre, partout dans la classe, zigzagant maladroitement entre les tables, écrasant des pieds, jetant des regards furibonds à ceux qui osaient l’accaparer un peu trop longtemps, grognant et pestant, et pour finir, glissait une main timide dans celle de la maîtresse, histoire de lui rappeler sa présence.

« J’arrive Wolfgang, va t’asseoir, je ne serai pas longue… ».

Mais les secondes avaient valeur de siècle dans l’esprit tourmenté de Wolfgang, dévoré par le stress et son incapacité à résoudre son exercice. Il jouait alors son ultime carte puisque personne ne semblait réaliser l’urgence de la situation : il ne lui restait plus qu’à se coucher de tout son long sur le bureau de la maîtresse, la mine éloquente: « tu ne sortiras pas d’ici tant que je n’aurai pas compris. »

–   Wolfgang, mes cahiers ! Mes crayons !

La fixant droit dans les yeux, il ne bougeait pas d’un pouce, cramponné de toutes ses forces.

S’il y avait une chose qu’il ne tolérait pas, c’était quand un enfant avait le culot de couper la parole à la maîtresse et de parler en même temps qu’elle. Pour lui, c’était un manque d’égard impardonnable. Un crime de lèse-majesté. Un jour, il se leva d’un bond sans crier gare, pour décocher une gifle retentissante à l’indélicat, tout en lui postillonnant à la figure des imprécations furieuses et menaçantes.

–   Wolfgang, on ne distribue pas des gifles à ses camarades ! s’était offusquée la maîtresse, abasourdie.

Grognements méprisants de Wolfgang, tout tremblant d’indignation. Le regard fuyant. Mais s’il y avait bien une chose qu’il supportait encore moins, c’était la colère de sa maîtresse. Il n’avait alors plus qu’une idée en tête : cacher son grand corps honteux sous la table trop petite pour lui, inconscient du comique de la situation.

Les enfants le connaissaient depuis tout petits. Tous avaient pour lui une patience et une affection remarquable. Il n’y eut jamais ni plaintes ni protestations. Et ils furent souvent d’un précieux soutien pour leur jeune enseignante car Wolfgang pouvait parfois se monter vampirisant. Il avait jeté son dévolu sur une petite fille, d’une grande maturité, calme et gentille. Il n’était qu’adoration pour elle. Parfois, il s’approchait doucement d’elle et le regard suppliant, lui prenait la main pour qu’elle lui caresse la joue. Lançant un regard complice et amusé à la maîtresse, la petite fille le laissait faire et lui disait : « tu vas bien, Wolfgang ? Tu veux venir jouer avec nous ? » Évidemment, il ne jouait jamais avec personne. Face à l’invitation, il se contentait d’émettre des petits gloussements de contentement puis s’éloignait.

Mais il n’était jamais très loin de ceux qu’il aimait, doté d’un puissant besoin de protéger les personnes qui lui étaient chères. Plus d’une fois, alors que sa maîtresse devait séparer deux enfants qui se battaient dans la cour, il fit bouclier de son corps, pour la protéger des coups qu’elle aurait pu se prendre, grognant comme un animal, jetant des regards furieux autour de lui : « celui qui lui fait mal, je l’écrabouille ! ». Il se serait fait rouer de coups pour la défendre, sans la moindre hésitation… Encore un autre sujet de préoccupation… comment lui apprendre à se protéger, lui aussi, à prendre de la distance par rapport aux événements et aux personnes ? Malgré sa masse de mastodonte, il était si vulnérable et si fragile. Il sanglotait à la moindre émotion.

Et lorsque la maîtresse se prenait parfois à faire des blagues à ses élèves, alors là, il perdait complètement pied ! Était-ce du lard ou du cochon ? Qu’arrivait-il à la maîtresse ? Il ne comprenait plus rien, hermétique à tout second degré, comme ce jour de fin d’année où chaque enfant racontait sa future destination de vacances. Une des élèves avait annoncé qu’elle allait en Martinique. La maîtresse avait alors soupiré : « Est-ce que je peux me glisser dans ta valise ? » Gros yeux de Wolfgang, éberlué, fixant son enseignante comme si elle avait perdu la tête.

Cette année-là, il fit des progrès considérables. Son élocution s’améliora. Il partit en classe verte avec ses camarades. Apprit pour la première fois à faire du vélo, appliqué et concentré comme pour toutes les choses qu’il entreprenait dans la vie, mettant un point d’honneur à y arriver, coûte que coûte, quitte à suer sang et eau, à se faire mal. La maîtresse était sa bouée de sauvetage, son rayon de lumière. Chaque soir, il avait pris une fâcheuse habitude : il refusait de quitter l’école si il n’avait pas eu sa caresse sur la joue, quitte à lui prendre la main de force et à la poser lui-même. Sans cette caresse, c’était le drame assuré, les gros sanglots, la nuit blanche. La maîtresse tenta de le raisonner, avec une infinie douceur, tant elle craignait de le brusquer un peu plus :

–       Wolfgang, ça ne peut pas durer. Ce sont les mamans qui font ce genre de caresse à leur petit garçon…

Toute l’équipe enseignante s’y mit pour tenter de le détourner de son idée fixe, pour faire diversion : « ta maîtresse est occupée, tu la reverras demain, ne t’inquiète pas, viens avec nous… » ou même faire carrément barrage : «  Non, tu ne remontes pas tout seul dans l’escalier… Ta maîtresse t’a déjà dit au revoir tout à l’heure… »

Puis les choses se tassèrent d’elles mêmes, peu à peu, le temps qu’il assimile, digère…

Le dernier jour de l’année, Wolfgang est venu à l’école avec un appareil photo jetable. Sans un mot, il a entrepris de photographier tous les enseignants de l’école, un à un. La classe, le couloir, l’escalier et la cour. Sa table et le bureau de sa maîtresse. Puis il l’a rangé dans son cartable, un petit sourire satisfait sur les lèvres.