Une journée lambda

Une journée lambda

La journée commence mal pour Mamadou: la semelle d’une de ces chaussures s’est à moitié arrachée et se plie à chaque pas en faisant ploc-ploc: ce n’est vraiment pas pratique pour marcher, encore moins pour jouer au ballon; en plus on voit à chaque fois ses doigts de pieds (hé oui, il n’avait plus de chaussettes propres à mettre). Qu’à cela ne tienne, la maîtresse (habituée) tente de rafistoler tout ça, à l’aide de gros scotch. On fait avec les moyens du bord! Ne surtout pas lésiner sur la quantité de scotch si on veut que cela tienne la journée! Sourire radieux de l’enfant qui contemple sa chaussure solidement emballée, comme réparée. « Waouh, tu es trop forte, maîtresse! ». Et il repart en courant, pressé de reprendre sa place dans le match.

La maîtresse est à peine de retour dans la cour qu’Elise arrive en pleurant très fort, escortée par six copines compatissantes qui la tiennent par la manche, par le manteau, par l’épaule. Six petites voix aiguës et catastrophées qui hurlent en choeur qu’elle est tombée à cause des racines des arbres et qu’elle saaaaiiiigne au coude. La maîtresse se penche, voyons, voyons, plisse les yeux, le bobo est microscopique mais ne pas sous-estimer l’effet pansement-miracle. Hop, le bobo est caché, les larmes séchées. Ce n’était pas si grave et l’incident est vite oublié. « Ne jouez pas sous les arbres! » crie la maîtresse pour la forme. Peine perdue, bien sûr, c’est leur petit coin préféré et elles y sont déjà retournées…

A cet instant, une petite main timide lui tapote le bras. « Mais qu’est-ce qui s’est passé, Edouard? » s’exclame la maîtresse en se retournant. Un petit bonhomme haut comme trois pommes est planté devant elle, mains en l’air, la mine ennuyée. Il annonce: « J’ai un problème ». C’est le moins qu’on puisse dire: il vient de s’étaler de tout son long dans l’herbe, bien grasse et bien boueuse. Un croche-pied malencontreux. Non, il ne s’est pas fait mal mais il est couvert de terre, jusque sur le visage et dans la bouche. Il lui montre ses dents en disant:  » ça croque, c’est pas bon » et se met à cracher. La maîtresse l’envoie vite se débarbouiller au robinet des toilettes pendant qu’elle va dénicher un pantalon de rechange. « Maman ne va pas être contente » soupire-t-il en considérant son pantalon tout sale. « C’est un accident, Edouard, ce sont des choses qui arrivent, ce n’est pas grave… »

La récréation se poursuit sans heurt pendant quelques minutes jusqu’au moment où la maîtresse aperçoit Irina, qui se tient dans un coin toute seule. Elle ne semble pas dans son assiette. La maîtresse s’approche et lui demande si ça va. La petite secoue la tête: « J’ai mal à la joue. » Et de fait, sa joue droite a doublé de volume. « Tu t’es cognée? ». Non. « Tu avais déjà mal ce matin? » Oui. Mais elle est quand même venue à l’école. Pas le genre à se plaindre. Et pourtant! La maîtresse lui fait ouvrir la bouche et découvre une vision d’horreur. Toutes les dents du fond sont noires comme du charbon, certaines sont même réduites à l’état de chicot. La gamine doit souffrir le martyr. La maîtresse lui dit qu’elle va tout de suite téléphoner à sa maman, car elle ne peut pas rester dans cet état. Irina hocha la tête, soulagée. La petite souris, elle, est en état de choc… des dents de lait dans un état pareil, comment c’est possible?

Lorsque la maîtresse revient, c’est à peine si elle a le temps de souffler que Mathis et Tom l’abordent avec des allures de boxeurs un peu sonnés. Allons bon, que s’est-il passé? Le premier se frotte les dents; il a les gencives qui saignent un peu mais heureusement, aucune dent ne bouge, il a vérifié. L’autre semble hébété et se tient le front. Ils couraient chacun dans une direction, ne se sont pas vus et se sont télescopés de plein fouet. Tom a la marque des dents de Mathis sur le front. Rien de méchant mais la poche de glace s’avère nécessaire. Se soutenant mutuellement, ils vont la chercher en salle des maîtres.

Soudain, depuis le terrain de foot, des hurlements! Les maîtresses accourent. Adrien vient de chuter. Un mauvais tacle. Il se roule par terre en gémissant de douleur. Un cercle impressionné s’est formé autour de lui. Il se tient une jambe. Il dit qu’il ne peut plus se lever. La maîtresse essaie de le toucher, il hurle de plus belle. Tous les autres enfants sont effrayés. Faut-il appeler les pompiers? S’est-il cassé la jambe? On disperse les curieux tandis que deux maîtresses tentent de relever Adrien. Il crie comme si on lui arrachait un membre. Impossible de mettre le pied par terre apparemment. La jambe reste pliée. L’une des maîtresses s’accroupit et remonte le pantalon: cela saigne un peu. A la vue du sang, les cris d’Adrien redoublent d’intensité. « Peux-tu bouger la jambe? » « OUIIIIIIIII! Mais NOOOOON! » . Les maîtresses le portent jusqu’au banc et attendent qu’il se calme. Les autres enfants sont retournés à leurs jeux. On passe vite à autre chose, à cet âge. « Comment ça va maintenant? » demande une maîtresse. « Mieux. » renifle-t-il, un peu penaud. « Tu peux marcher? » « Je pense. » Il saute sur ses pieds. La douleur semble s’être envolée. Il file comme une flèche rejoindre les autres sur le terrain. Plus de peur que de mal finalement. Du Adrien tout craché… Jusqu’au jour…

Ce n’est hélas pas le cas d’Aurélie. Elle faisait la course avec ses copines, que s’est-il passé? Pas eu le temps de freiner? D’anticiper l’impact? Toujours est-il qu’elle n’a pas vu le mur. Le choc a dû être terrible, la petite souris en est toute retournée. Précédée de ses copines affolées, qui gesticulent et parlent toutes en même temps, Aurélie se rend auprès des maîtresses en se tenant la tête. Elle ne pleure pas; elle est très calme et très blanche aussi. Mais une impressionnante entaille orne son front et ça pisse le sang. Elle en a jusque dans les sourcils, les cils, ça coule dans le cou, même ses vêtements sont tachés. La maîtresse comprend tout de suite qu’un simple pansement ne suffira pas. Elle met de longues minutes à tout éponger, le plus doucement possible, en la rassurant d’une voix calme. Aurélie se laisse faire sans rien dire même si ça fait mal. La coupure est profonde. Pas le choix, il faut des points. On appelle la maman dans la foulée.

En classe, les accidents sont heureusement moins spectaculaires et la petite souris n’est pas mécontente d’y retourner. Un peu de répit, enfin, espère-t-elle! Il faut juste consoler Martin qui s’est coincé le doigt dans l’anneau de son classeur: il est tellement terrifié qu’il ne songe même pas à le rouvrir et gémit de douleur en attendant qu’une âme charitable vienne le délivrer.

Le calme va-t-il durer ou est-ce trop demander? Mais les enfants font décidément des choses très bizarres et la petite souris se demande parfois ce qui peut bien leur passer par la tête! Voilà Arthur qui appelle au secours car il s’est enfoncé un bout de gomme dans la narine et n’arrive plus à l’enlever. On aura tout vu! Branle-bas de combat dans la classe. « Ah, c’est malin! » s’exclame la maîtresse, sidérée. Finalement, une pince à épiler parvient à arranger les choses. La classe entière est parcourue d’un frisson de dégout. Beurk, répugnant!

Aussi, quand Emeline annonce qu’elle vient de s’asseoir sur ses lunettes et qu’elles sont maintenant toutes tordues, la maîtresse semble, comment dire? Désabusée? Blasée? Résignée? Mais voilà, sans elles, la fillette ne voit rien de rien. Alors la maîtresse tente de les rééquilibrer un peu, le résultat n’est pas terrible mais c’est mieux que rien. Soulagée, la petite les remet sur son nez, posée un peu de travers: « Elles penchent toujours un peu, mais ça va… » déclare-t-elle gentiment.

Et voilà Maria qui perd une dent, là, d’un coup! De quoi mettre en joie la petite souris! Toute la classe applaudit. ça, au moins, c’est un heureux événement dans la vie d’un enfant. Mais, sous le regard éberlué des autres élèves, Maria se lève et sans façon, jette la dent à la poubelle. Ce coup-ci, pour tout avouer, la Petite souris a frôlé l’infarctus!