Rébellion

Rébellion.

Dernier jour d’école, ce sont les vacances d’hiver, tous les enfants sont enfin rentrés chez eux. Même la maîtresse n’a pas fait de prolongation ce soir : elle a plié bagage, éteint les dernières lumières et fermé la porte derrière elle.

Enfin seule! La petite souris a la tête complètement farcie. Elle en titube presque et doit zigzaguer entre les boules de papier, les crayons abandonnés, les mouchoirs sales qui jonchent le sol. Un vrai parcours du combattant. Saperlipopette! La classe est dans un état… Ces gamins, vraiment, ils exagèrent. La maîtresse qui se fâche, qui répète à l’infini, jusqu’à l’usure… Mais rien à faire, là où ils passent, l’ordre trépasse.

La petite souris grimpe sur le bureau de la maîtresse et juchée sur le gros dictionnaire, chuchote: « C’est bon, ils sont partis! La voie est libre! »

La classe s’anime alors. Des soupirs, des bruissements, des craquements.

« Tu es sûre, petite souris? Plus de mioche en vue? » bougonne le tableau d’une voix gutturale.

« J’en ai plein les pattes! » grince une chaise. « A force de me faire pivoter sur un seul pied, le petit Gaspard m’a donné une ampoule. C’est malin, maintenant je vais boiter. »

« Et moi donc! A toujours se balancer, Marine m’a donné le mal de mer, ronchonne sa voisine. Alors, oui, j’ai craqué! Je l’ai fichue par terre, mais elle l’avait bien cherché! »

« Vous croyez que c’est plus tranquille pour moi? les interrompt le tableau noir, décidément très ronchon. Je vous le dis, être un tableau, c’est pas une sinécure! Toutes ces fautes d’orthographe à longueur de journée, j’en suis abruti. Ah, ça me démange, une petite gifle, ni vu ni connu, pif, paf, ça leur remettrait peut-être les idées en place! »

« Ne te plains pas, nous on est gribouillées du matin au soir! couine une des tables. Regarde moi: des tâches d’encre partout! J’ai l’air de quoi? »

« Moi, c’est pire! l’interrompt sa voisine. Le petit Jacques m’a toute griffée avec ses ciseaux. La dernière fois, c’était avec son compas: il n’arrêtait pas de me piquer avec… Un vrai psychopathe, ce gosse! »

« Et moi alors? Vous avez vu l’état de mon casier? Je suis vraiment tombée bien bas, quelle déchéance! Une vraie poubelle! « gémit une autre table.

« Non mais, je te prierais de surveiller tes paroles! Tu es vexante! Il n’y a pas de déshonneur à être une poubelle! s’offusque la corbeille à papier, gonflée à bloc, débordant de papier et de mouchoirs sales. Moi, j’ai des ballonnements du matin au soir! Si vous croyez que c’est agréable! Mais un de ces jours, je vais tout recracher. Tout renverser. Parce que je sature! J’en ai marre qu’on me prenne pour un panier de basket. Ils visent mal en plus, toujours à côté! »

« Oh oui, oui, oui! Et si on se vengeait? » crient en choeur les crayons de couleur, serrés comme des sardines dans leurs pots en verre.

Ceux-ci valdinguent dangereusement sur leur étagère, secoués par la sarabande endiablée des crayons qui parlent tous en même temps:

 » Aucun respect! Et que je te fais tomber par terre! Bing! La mine cassée, encore! Pas de chance! Et vous croyez qu’ils nous tailleraient après ? Même pas. Et puis, on nous laisse par terre, on nous marche dessus. Après tous les services qu’on rend, aucune considération, voilà comment on est remercié! Et puis quand ils nous remettent dans le pot, on n’ose même pas se regarder, tellement on a honte! Mordillés, pleins de bave, estropiés, moches! La maîtresse nous reproche de disparaitre, sans explication. Bah oui, il y en a qui ont craqué. Un bleu s’est jeté dans la poubelle une fois. Il n’assumait plus. Il y en a d’autres qui se sont planqués quelque part sous les radiateurs. Mais, il faut dire les choses telles qu’elles sont, c’est nous qui avons la plus forte mortalité, dans cette classe! Les crayons rouges surtout! Ceux-là, on sait jamais ce qu’ils deviennent: ils disparaissent, c’est tout! On fait un métier dangereux et personne ne semble s’en rendre compte! »

« Parlez pour vous, notre sort n’est guère plus enviable! s’indignent les feutres en tirant une langue desséchée. Une fois sur deux, on ne retrouve pas notre bouchon. C’est atroce de mourir déshydraté! C’est une lente agonie, pas jolie à voir… »

« Pareil pour nous! » s’exclament les tubes de colle déchainés.

« C’est décidé, moi, la prochaine fois qu’on malmène mes pages, qu’on me froisse le papier et qu’on me salit avec des doigts tout poisseux, crac, je mords!!!  » menace un manuel de français, en secouant bruyamment ses pages.

« Le petit Jonas m’a mis dans son oreille! » hulule un crayon papier.

« T’as pas vu ma dégaine? riposte un stylo bleu. Ce sont pas des gamins, ce sont des rongeurs… Euh pardon, Petite Souris… »

« Et qui va nous ramasser? renchérit un stylo vert. Je vais encore passer la nuit par terre, au milieu des mouchoirs sales et des trainées de terre. »

« Ouh oouh, ne m’oubliez pas. Qui va m’aider, moi? retentit la voix étouffée d’un cahier de brouillon, plié, chiffonné, corné, tassé tout au fond d’un casier. C’est vraiment pas une position confortable, j’ai des courbatures partout. Aïe. « 

« Révolution ! On ne voit que ça ! » reprennent les crayons de couleur gonflés à bloc.

Mais à cet instant, la porte s’ouvre brusquement, déversant un flot de lumière inattendue et provoquant la panique générale dans la classe. Tout à leur discussion, ils en avaient oublié le passage d’Annie, la femme de ménage, précédée de son chariot. En deux temps trois mouvements, la petite souris s’est éclipsée comme par magie. Quant à la classe, hé bien, rien d’anormal à signaler, elle a repris son aspect habituel, comme si de rien n’était. Figée et inanimée. Après tout, cela n’était peut-être qu’un rêve… jusqu’au jour où…

Rébellion !!!!