Le trésor de Jérémy

Le trésor de Jérémy

C’est bien connu, les enfants adorent ramener à l’école leurs petits trésors pour en faire bénéficier leurs camarades. Un beau caillou qui brille, un coquillage poli par la mer, un marron d’Inde, une plume d’oiseau, un dessin, une photographie, qui circulent de main en main, sous les airs admiratifs de la classe… A cet âge, tout est précieux, magique, merveilleux. Ce jour-là, dans une classe de maternelle, Jérémy fit plus fort que tout le monde. Son objet à lui serait le plus incroyable, le plus extraordinaire de tous, à n’en point douter… à un tel point, qu’il préféra –fine mouche- attendre la récréation et être loin des yeux de la maîtresse, pour en faire profiter les copains et les ébahir par la même occasion…

Dans la cour d’école, les maîtresses faisaient leur ronde, vigilantes.

Au bout de quelques minutes, l’une d’elles remarqua un étrange manège du côté de Jérémy, autour duquel s’agglutinaient plusieurs enfants.

– Je parie qu’il distribue encore des bonbons en cachette ! Il n’y a rien à faire ! marmonna-t-elle. Jérémy, viens me voir, s’il te plaît !

Le petit garçon s’approcha, le visage interrogateur. Toute sa petite personne respirait l’innocence et l’étonnement.

– Qu’est-ce que tu es en train de donner aux autres, Jérémy ? Je te regarde depuis tout à l’heure…

– Rien du tout, maîtresse !

– Tu as un bonbon dans la bouche ? Je vous ai vus manger quelque chose…

– Nan, maîtresse ! affirma le petit bonhomme en secouant vigoureusement la tête.

– As-tu des bonbons dans tes poches, Jérémy ?

– Nan, maîtresse, je te promets !

Par acquis de conscience, et parce qu’elle avait un doute, la maîtresse regarda quand même dans les poches du manteau. Mais il n’y avait rien, en effet.

– Tant mieux. Tu peux aller jouer.

Jérémy ne se fit pas prier et détala avec soulagement.

Malgré tout, intriguée, la maîtresse continua de le surveiller du coin de l’œil. Et de fait, l’étrange manège reprit, se croyant plus discret à l’abri des arbres…

– Je ne rêve pas, ils sont en train de manger quelque chose !

– Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ? fit la seconde maîtresse, qui, pour en avoir le cœur net, décida d’approcher en douce.

Les enfants remarquèrent trop tard sa présence et n’eurent pas le temps de masquer l’objet du délit. Après Lison, Lucie, Paul, Coralie, Justin et Lucas, c’était au tour de Raphaël de mâchouiller un truc, sous le regard fasciné de la petite bande.

– Qu’est-ce que tu as dans la bouche ? Un jouet ? interrogea la maîtresse en déboulant sans crier gare.

Terrifié, Raphaël ouvrit mécaniquement la bouche en grand, révélant une dentition cauchemardesque. Halloween avant l’heure.

La maîtresse écarquilla des yeux sidérés.

– Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? s’exclama-t-elle, extirpant… un dentier ruisselant de bave.

– C’est Jérémy qui l’a apporté ! dénoncèrent tous les gamins en chœur, excités comme des puces.

– Oh Jérémy ! Mais c’est dégouttant ! Vous l’avez tous essayé ?

– C’est nul, il est trop grand… ronchonna Raphaël.

– T’as vu, c’est des fausses dents, maîtresse ! C’est pratique, hein ? s’émerveilla Lison.

– C’est à mon grand-père ! répondit Jérémy, en haussant les épaules d’un air tranquille. C’était pour jouer à faire semblant…

– Mais où l’as-tu trouvé ? s’écria la maîtresse, le cœur au bord des lèvres. Ton grand-père l’utilise toujours ?

– Oui. Parce que mon grand-père, on lui a arraché toutes ses dents du haut ! affirma le petit avec fierté. Mais il ne dort pas avec et avant de se coucher, il l’enlève toujours et le laisse dans un verre, dans la salle de bain.

– AAAHHH ! Mais quelle idée tu as eue, Jérémy ! Ce n’est pas propre ! Allez vous rincer la bouche, tous !

La mine révulsée, tenant l’objet du bout des doigts très loin devant elle, la maîtresse houspilla tous les élèves qui détalèrent vers les toilettes puis rejoignit les collègues d’un pas pressé : « On aura tout vu ! Je n’en reviens pas ! »

– Ils mangeaient quelque chose?

– Ils ne mangeaient pas ! Ils essayaient un dentier !

– Un quoi ???

– Ça ! fit la maîtresse en exhibant l’appareil dégoulinant de salive et provoquant un mouvement de recul chez les collègues ahuries. Je vais téléphoner à la famille de Jérémy pour rendre ce truc au pauvre grand-père qui en ce moment doit chercher ses dents partout. Mais il y a au moins huit gamins qui l’ont essayé ! J’en ai des haut-le-cœur rien que d’y penser ! »

– Ah! Mais quelle horreur !

La maman de Jérémy vint récupérer le dentier à midi, toute soulagée à l’idée de l’avoir retrouvé, expliquant que son beau-père (en visite chez eux) était dans l’embarras depuis le matin, ne comprenant pas comment un dentier pouvait s’être volatilisé comme ça. Puis, parlant de son fils, amusée:  » Il a une sacrée imagination quand même, hein? »

Isabelle Chavy