Le fils de l’instituteur.

Le fils de l’instituteur

C’est un gamin au physique ingrat : tête bosselée, yeux globuleux… A qui veut bien l’entendre, il raconte volontiers que ce sont les forceps, à sa naissance, qui lui ont fait cette tête-là. Il a tous les ongles rongés jusqu’au sang. Une grosse tête sur un tout petit corps malingre et empoté. Les autres le traitent de nain, de débile, et le fuient. Les enfants sont cruels entre eux. Quand ils ne l’évitent pas, c’est pour mieux le harceler : « hé, tête de nœud, tête d’œuf ! Tu pues du bec ! Dégage, arrête de nous coller ! Maîtresse, il nous suit partout, il nous embête exprès ! »

Il fait pitié aux enseignants qui sont dans l’embarras. C’est le fils d’un collègue, monsieur Martinot, l’instit que tous les enfants redoutent à cause de son extrême sévérité et guère plus apprécié des adultes.

Le gamin, lui, ne se décourage pas, persévère dans sa recherche d’amitié. On dirait qu’il essuie les revers et les rejets avec flegme, seuls ses gros yeux trahissant, parfois, comme une lueur de désarroi, une incompréhension vite effacée, vite oubliée. Il se fait rembarrer ; qu’importe, il revient à la charge comme un petit chien penaud et soumis suivant de méchants enfants, qui n’hésiteraient pas à lui jeter des cailloux à la figure, si les maîtresses ne veillaient pas. « Va-t’en sale rapporteur, arrête de nous espionner ! » . Mais jeté comme un mal propre, il revient à la charge, quelques minutes plus tard, à croire qu’il n’a pas bien compris le message ou qu’il aime souffrir… décuplant la rage de ses ennemis, qui sont à deux doigts de le molester. On le bouscule, on l’envoie valdinguer, on lui adresse de sournois coups de pieds.

Il finit par renoncer, dépité et court se réfugier dans les jambes des maîtresses de surveillance. Incorrigible bavard et curieux de tout, il part alors dans un de ces longs monologues à la fois intelligents et décalés, dont il est familier.

« Lèche-cul ! » marmonnent les autres enfants.

Mais c’est comme ça : il se sent plus à l’aise avec les adultes, qui l’écoutent d’une oreille distraite, sans l’interrompre.

Il a bien un ou deux copains, malgré tout, de gentils garçons pas compliqués et tolérants, que ses grands discours, ses tirades à rallonge n’effraient pas. Il les suit partout, gluant et envahissant, si terrifié à l’idée d’être abandonné, qu’il leur colle aux basques, se cramponne à leur veste, colle son visage tout près du leur, jusqu’à en loucher, de peur qu’ils s’enfuient, eux aussi. Il postillonne et gesticule.

Tout le monde le connaît à l’école et l’évitent plus ou moins, il indispose et agace tellement.

Puis, le temps passant, il est rentré au collège, silhouette chétive qui a oublié de grandir mais toujours aussi bavard et envahissant. Toujours dans sa quête d’un ami, quitte à se frotter aux « méchants ». « Hé le gnome ! C’est toi, le fils Martinot ? » . Cela sonne comme une accusation. C’est un raid mené par des grands de troisième qui ont décidé de se venger de leur ancien maître en s’en prenant au fils. Ils ont bien préparé leur coup. Ils ont attendu la fin des cours et l’ont guetté sur le trottoir d’en face. Pour sa défense, il n’a pas eu le temps d’ouvrir la bouche, qu’on l’a déjà chopé par les épaules. Les adolescents lui arrachent son cartable et s’empressent d’aller le vider dans le caniveau, en mimant une joyeuse sarabande, sous le regard des badauds indifférents. Puis, ils le soulèvent de terre, minuscule poids plume. Il se met à crier, à se débattre, à pleurer. Cela ne fait que redoubler leur hilarité. Il y a une grande poubelle verte au coin de la rue. Ils l’y trainent tant bien que mal, à plusieurs et dans un ultime effort, le balancent dedans, avant de refermer le couvercle par-dessus et de détaler, fiers de leur bonne blague…

Plus tard, pour leur défense, les adolescents diront qu’il l’avait bien cherché, qu’il était de toute façon trop bizarre, qu’il n’avait pas qu’à les suivre partout comme ça et puis tant pis pour lui s’il avait un père aussi infect et détesté, c’était aussi la faute de son vieux, après tout. Et puis tout ça, c’était juste pour rire. Pas de quoi en faire une maladie. Il n’y avait pas non plus mort d’homme !

Plusieurs mois se sont écoulés.

L’affaire s’est tassée, on est passé à autre chose.

Et puis un jour, on a appris sa tentative de suicide.

Incrédulité, perplexité.

Mais on s’est vite rassuré : cela n’avait absolument rien à voir. Ça faisait trop longtemps qu’il ne tournait pas rond, fallait bien qu’il finisse par disjoncter…

Isabelle Chavy