Incompréhension

Incompréhension

 

La barbarie, l’obscurantisme et l’intolérance ont encore frappé dans notre pays. Nous, adultes, avons encaissé l’incompréhensible violence comme nous avons pu. Mais le choc a été tellement violent qu’il a aussi heurté, tel un tsunami, les plus jeunes d’entre nous. Les enfants.

Lundi matin, les élèves ont repris le chemin de l’école.

Sur toutes les lèvres, la tragédie est au cœur des conversations. Beaucoup d’enfants ont vu des images des attentats, qui ont tourné en boucle à la télévision pendant tout le weekend. D’autres ont entendu leurs parents en parler, absorbant l’émotion et le stress des « grands ». Leur indignation aussi. Et puis il y a ceux qui ne sont pas encore au courant, mais qui perçoivent qu’il y a quelque chose ; ils pressentent et s’inquiètent… Les enfants ont des petites antennes intuitives qui captent tout, à l’insu des adultes ; la tension dans l’air, anormale, une impression d’insécurité soudaine. Pourquoi ? A cause de qui, de quoi? C’est vrai ce que disent les autres ? C’est la guerre ? Et dès l’accueil du matin, tandis que certains ont encore les yeux gonflés de sommeil, tous évoquent LE sujet, à leur manière, avec leurs mots et leur perception d’enfant.

Dans un premier temps, en classe, la parole a été laissée aux enfants : comme sous l’arbre à palabres en Afrique, le bâton a circulé de main en main. Celui qui a le bâton peut dire ce qu’il a vu, entendu et ce qu’il ressent. Puis il passe le bâton à son voisin. Certains ont beaucoup de choses à dire, d’autres ne veulent pas prendre la parole et préfèrent écouter, ou la prendront plus tard. Quelques uns encore se bouchent les oreilles lorsqu’ils entendent certains mots. Tous se sont écoutés avec beaucoup de respect.

Voici ce que les enfants ont dit sous leur arbre à palabres imaginaire, ce qu’ils ont retenu, compris, interprété, ce qu’ils ont eu besoin de partager et d’exprimer, à leur façon.

Que cela puisse nous faire réfléchir, nous tous adultes.

« Il y a eu des morts partout à Paris. » a commencé Paul.

« C’est la guerre, là-bas ! » a renchéri Karim.

« Oui, c’est vraiment la guerre ! J’ai tout vu à la télé. Il y avait des hommes en noirs avec des gros fusils noirs. » enchaine Ludivine.

« Moi j’ai peur qu’ils viennent ici pour nous tuer aussi. » avoue Emile.

Agitation indignée dans la classe tandis que riposte Anita :

« Ils ne peuvent pas rentrer dans l’école, les maîtresses ferment à clé, toujours. »

« Oui, et puis il y a des grilles tout autour ! » surenchérit Lucas.

« Papa et maman m’ont dit que c’étaient des fous. » affirme Éloïse.

« Oui, des méchants ! Mais ils sont morts maintenant.» confirme Maria.

« Tant mieux, ouf ! » clame la classe en chœur.

« Mais quand on est mort, est-ce qu’on peut revivre après ? » s’enquiert la petite voix de Charlotte.

Silence pesant dans la classe.

« Mon papy est mort cet été et il n’est pas revenu, intervient la petite voix de Titouan. Maman dit qu’il est parti dans un autre endroit où il se sent bien… »

« Je comprends pas pourquoi ils tuent des gens qui n’ont rien fait ? Ils se connaissaient ? » s’enquiert Juliette.

« Moi, si j’étais présidente, j’interdirais la violence ! » clame Eline.

« C’est comme au Moyen Age, où les gens se battaient pour des histoires de religion ! C’est papa qui me l’a dit.» dit Jonas.

« En fait, ce sont des voleurs et ils ont tué tout le monde à Paris.» dit Elias.

« Moi, j’ai peur. Je veux plus aller à Paris. » confie Angèle.

« Ma cousine habite à Paris. » annonce Myriam.

« J’ai envie de partir dans un autre pays. » continue Mamadou.

« Moi, j’ai déjà vu un mort pour de vrai… » annonce Ahmed, petit syrien arrivé quelques mois plus tôt en France.

Bref moment de silence incrédule et perplexe avant qu’une Antoinette toute éplorée ne prenne le bâton, à son tour :

« Bah, moi, mon tonton était très malade, mais on le savait pas et un jour il est tombé dans la rue, complètement mort. En fait, c’est un méchant avec un fusil qui lui a tiré dessus ! »

Tous la regardent avec effroi mais pas le temps de s’appesantir sur ses propos, Billy qui n’en peut plus d’attendre, vient enfin de prendre le bâton et s’écrie en le brandissant:

« C’est à moi de parler maintenant! Bah moi, hier, j’ai vu Harry Potter ! Il y avait plein de magie et d’explosion partout ! »

«  Il y avait aussi James Bond à la télé hier soir ! J’ai vu le début mais après j’ai dû aller me coucher ! » enchaine son voisin, le petit Gaspard.

« Moi, tout ça, ça me donne envie de pleurer. Je me sens triste. » soupire Ikram.

« On va faire une minute de silence à la cantine, ce midi, comme quand on est puni. C’est pour penser à ce qui est arrivé. » annonce solennellement Linda.

« Ma maman à moi et la maman de Mohamed se sont vues dimanche, parce qu’il y avait une fête. Mais elles n’ont pas mis de musique et elles n’ont pas chanté et dansé, à cause de ce qui s’est passé. » dit Sara.

« Ils ont fermé Eurodisney, on ne peut plus y aller ! » s’exclame Arthur navré.

« Ce sont des méchants ! On n’a pas le droit de tuer les gens comme ça ! C’est mal ! » grommelle Clément.

« J’ai vu des gens qui pleurent à la télé. » dit à son tour Coralie.

« Les bougies, c’était joli. » enchaine Ève. «  C’est pour dire qu’on ne les oubliera jamais. »

 

Isabelle Chavy

16 novembre 2015