Grosse fatigue

Grosse fatigue

Il y a des jours comme ça… Quand il n’y a rien à faire, il n’y a rien à faire !

De fait, dès ce matin, c’est mal parti. Élèves endormis et tout mous, avachis sur les tables. La maîtresse jette un rapide coup d’oeil sur l’ensemble de la classe, avec le mince espoir de déceler une étincelle dans un regard, hélas la tâche s’annonce rude ! Karim baille à se décrocher la mâchoire. Devant lui, Paula suce son pouce, le regard perdu dans le vide. Basile s’est fabriqué un avion avec sa règle et deux stylos et joue en silence, dans sa bulle. A ses côtés, Marguerite cherche son cartable partout, sans réaliser qu’il est toujours dans le couloir. Quant à Martin, toute sa concentration est focalisée sur le filet de morve qui coule de son nez et qu’il tente d’attraper du bout de la langue, histoire de voir si elle est assez longue et s’il battra son record, cette fois-ci !

Allons, allons, hauts les cœurs, petite gymnastique corporelle, histoire de ravigoter tout ce petit monde. Capter les regards de chacun. Les consignes collectives n’atteignent que la moitié des oreilles. Obligée d’interpeller chaque enfant, individuellement, une fois, deux fois, dix fois… patiemment.

Le moment des rituels accompli, la mise en route pour le travail. Distribution des cahiers du jour, et comme chaque matin, écrire la date et le titre de ce que l’on va faire. Deux malheureuses petites lignes à écrire puis à souligner. En temps ordinaire, ça prend, allez, dix minutes au maximum. Mais pas ce matin, où tout va décidément de mal en pis. A croire que la classe s’est levée du mauvais pied.

La maîtresse répète comme un mantra, la voix calme et posée : Dès qu’on a son cahier, chacun sait ce qu’il a à faire, on écrit la date, le titre, on souligne. Quand on est prêt, on ferme le cahier sur le coin de la table.

Un premier doigt se lève presque aussitôt.

Marina : « Maîtresse, je n’ai pas de stylo bleu ! »

« Je t’en prête un. Allez, vas-y, ne perds pas de temps, Joachim et Anna ont déjà presque fini et vont nous attendre. »

Jonathan : « Maîtresse, Julien m’a dit un gros mot ! »

« Même pas vrai !  »

« Mais pourquoi vos cahiers ne sont-ils pas encore ouverts à vous deux ? Joachim, Anna, Charlène et Mustapha sont prêts! »

Antoine : – Maîtresse ! J’ai raté !

« Hé bien ? Que fait-on quand on se trompe ? Ce n’est pas grave. On barre proprement avec sa règle et on recommence… »

A nouveau Antoine, piteux : – J’ai pas de règle.

« Prends en une de la classe. Hé, Charlotte, ne me dis pas que tu n’as pas encore commencé ? Pourquoi ta trousse n’est pas sortie ? »

Regard vitreux de la Charlotte en question, qui se décide enfin, comme dans un film au ralenti de sortir sa trousse… lentement… l’air un peu ahuri, quoi, qu’est-ce qu’il faut faire ? Et la maîtresse qui n’est plus à une répétition près, la voix posée : « On prend son cahier et son stylo bleu… On écrit la date et le titre, puis on souligne, comme tous les matins… »

Charlotte s’apprête à s’atteler à la tâche lorsqu’un énorme vacarme fait lever toutes les têtes : tout le contenu du casier de Mohamed git à ses pieds dans un joyeux fatras. Fous rires étouffés, exclamation du voisin : « hé, mais c’est le feutre que j’avais perdu ! Qui a mâchouillé mon bouchon ?»

« Bon, qui est prêt? » s’impatiente la maîtresse.

Mustapha, qui s’agite sur sa chaise :

« Maîtresse, on peut s’occuper, en attendant les autres ? »

« Non, tu patientes deux minutes, ils ont presque fini… »

Mais à cet instant, un nouveau gros fracas qui fait sursauter tout le monde : Quentin a disparu sous sa table, la chaise renversée derrière lui.

« Quentin, tu t’es fait mal ? Je n’arrête pas de vous dire qu’il ne faut pas vous balancer ! »

« Mmmm », marmonne Quentin en se frottant les fesses, plus vexé qu’autre chose.

« Ah, Marina est prête, bravo ! Et les autres alors ? »

Albert, en se tortillant de manière éloquente sur sa chaise: « Maîtresse, maîtresse, j’ai envie de faire pipi. »

Mais pas le temps de répondre qu’une vision d’horreur a capté le regard de l’enseignante : un Schtroumph dans la classe ! « Oh non, Lucas, tu as encore mangé ton stylo ? Tu as de l’encre partout sur le visage ! Ta langue! Tes mains ! Ne touche à rien surtout, garde-les en l’air et va te nettoyer ! Joachim, accompagne-le s’il te plait ! »

« Maîtresse, maîtresse, j’ai envie de faire pipi ! »

« Jules, on ne se gratte pas l’oreille avec son crayon papier ! Tu peux te faire mal ! »

« Mais il n’est pas taillé maîtresse ! »

« Quand même ! »

Une main agrippe sa jupe tandis qu’une autre tente de lui attraper le bras, profitant qu’elle passe dans les rangs.

« Maîtresse, j’ai perdu mon bouchon de stylo. »

« Maîtresse, Basile m’a fait bouger le bras. »

Pas le temps de souffler, une pluie de mains se lève à son passage. Ça bêle de partout :

« Maîtreeeesse, j’ai mal au doigt… »

« Si tu veux, je le coupe et on n’en parle plus ! C’est bien, Lucie, tu es prête, bravo ! Et les autres alors ? »

« Moi, mon papi n’a que deux doigts à la main gauche ! »

« Oh ! Ah ! »

« Maîtreeeeesse !!!! »

« Oui, Albert, tu peux allez aux toilettes si tu as fini d’écrire ! Oh non, Charlotte, tu n’en es que là ? »

Charlotte se contente de fixer l’enseignante d’un air absent : depuis dix minutes, elle est bloquée sur le n de vendredi. Cela n’a pas l’air de la perturber.

« Maîtresse, il n’y a plus de mouchoirs ! »

« Tu sais où sont rangées les boites. Mustapha, retourne-toi. Je sais que c’est un peu long ce matin mais ton voisin n’a pas fini, ne le dérange pas ! »

« Maîtresse, Paul a mis ses crottes de nez dans son casier, je l’ai vu ! »

« Rapporteuse ! »

La classe en chœur : – beurk !

« Maîtresse, Mohamed a dit que je sens mauvais de la bouche. »

« Maîtreeeesse, maîtreeeesse, maîtreeesse… ? »

Ne cherchez pas les enfants ! La maîtresse a disparu, comme par magie. Et la classe de bourdonner comme une ruche désorientée. Pourtant la maîtresse n’est pas loin : elle est allongée de tout son long dans le couloir. Expiration, inspiration. Respiration ventrale.

Vivement les vacances !