Faussaire en herbe

Faussaire en herbe

C’est haut comme trois pommes mais cela vous toise déjà avec hauteur et orgueil. Les adultes ne l’impressionnent guère plus et il n’a pour eux ni respect, ni confiance.
Il est le chef d’une petite bande redoutable, tous cousins-cousines, demi-sœurs et demi-frères, voisins-voisines, qu’il entraine dans son sillage. Il se voudrait être le caïd de la cour de récréation, comme le grand frère dans la rue. Il a la démarche assurée de celui qui n’a pas froid aux yeux et qui prend plaisir à intimider les autres. Dans la classe, il s’y connaît également en chahut. C’est le roi de la provocation. Petit sourire en coin, il est satisfait de lui quand la maîtresse finit par sortir de ses gonds. Un bras de fer permanent.
Pourtant un brin de candeur et d’innocence perdure sous ses grands airs bravaches. Comme une lueur d’espoir, qui scintille au loin, mais de plus en plus ténue et pour combien de temps encore ? L’enfant est intelligent et sensible. Il n’a que huit ans : il peut être encore désarçonné, ramené sur le bon chemin, lui qui est si épris de justice.
De fait, il accepte la punition sans broncher quand il sait qu’elle est justifiée.
Cette fois-ci, il en a conscience, il a dépassé les bornes. Premier avertissement, deuxième avertissement…la sanction est finalement tombée. Mot à faire signer par la mère dans le cahier de correspondance : la maîtresse souhaite la rencontrer dans les meilleurs délais.
Évidemment, la signature tarde à venir. Il affiche une mine renfrognée. Il traîne des pieds pour aller au bureau. Il n’est plus aussi fier de lui. Il n’est pas si indifférent que ça à la réaction de sa mère. La maîtresse se moque gentiment de lui : « alors tu as peur de montrer le mot ? Tu étais prévenu, maintenant il faut assumer… demain, je veux la signature… »
Le lendemain, changement de visage. Il a retrouvé toute sa morgue. Le voilà qui s’avance fièrement au bureau, le cahier à la main. Le pas assuré et l’air triomphant. Il cherche à capter l’admiration des autres élèves en leur jetant de longs coups d’œil insistants. Regardez-moi, je suis le meilleur et le plus fort ! Je ne crains rien ni personne! La maitresse en sera pour ses frais.
L’institutrice le laisse venir, sans rien dire. Calme et attentive. Un seul regard sur le cahier et ses soupçons sont confirmés. Il a imité la signature de sa mère… L’écriture est maladroite et cela saute aux yeux. Elle ne peut s’empêcher de réprimer un sourire ; lui si fier de son subterfuge, si sûr de la tromper !
– Dis-moi, Mamadou… elle est un peu bizarre, ta signature…
Mamadou se trouble mais continue de fixer la maîtresse droit dans les yeux. Il ne répond pas.
– C’est vraiment ta mère qui a signé là, Mamadou ? Parce que j’ai un doute… Cela ressemble à ton écriture…
Silence de mort dans la classe. Chaque enfant retient son souffle. La voix de l’institutrice est très calme. Elle n’a pas l’air en colère…
– Tu n’as rien à me dire ?
– Non.
Ton boudeur de Mamadou.
– Bon. Je garde ton cahier et je téléphonerai à ta maman pour qu’elle me confirme qu’elle a bien lu le mot. Et comme tu le sais, j’ai beaucoup de choses à lui dire… Tu peux aller t’asseoir.
Mamadou obéit, la mine très sombre. Il a déjà moins envie de rire et ne se pavane plus. Pour l’institutrice, le sujet est clos. Les élèves sortent leur livre de mathématiques, s’apprêtent à se mettre au travail.
Soudain Mamadou lève le doigt. Toute son attitude respire l’innocence et la bonne foi.
– Maîtresse ! Au fait, maman voulait te dire qu’elle va bientôt changer de signature…
– Ah ? C’est étrange ! Et pourquoi donc ?
– Parce qu’elle n’aime pas celle qu’elle a en ce moment…
– Oh, et elle va avoir une nouvelle signature ?
La maîtresse feint la surprise tandis que la classe éclate de rire. Ils ont tous saisi que Mamadou vient de se griller en beauté tout seul, comme un grand ! Il l’a d’ailleurs compris et fixe le bout de ses pieds, piteux et vexé.
L’enseignante sourit, amusée. Elle n’a pas envie de le réprimander. Il vient de se punir tout seul.

Isabelle Chavy