Amours enfantines

 

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Amours enfantines

La maîtresse lit une histoire à la classe où il est question d’amour, de baiser, de câlin et de petits mots doux entre deux petits lapins amoureux. Une histoire innocente, pleine de douceur et qui dit les sentiments sans fioritures. Et ça ne loupe jamais! La maitresse en a pourtant vues défiler, des classes, avec parfois des profils bien différents, mais s’il y a bien une chose qui est immuable, c’est cette réaction, quasi épidermique, presque comique, des enfants, comme si elle prononçait là des gros mots, tabous, rigolos et un peu idiots. Echanges de regards entendus, gloussements, fous rires contrôlés et joues toutes rouges, quelques beurk à peine dissimulés, parfois même des mines dégoûtées, les mains sur les oreilles…

Et pourtant, l’amour est déjà leur premier sujet de préoccupation, à ces petits de 6-7-8 ans, qui vibrent, clament, avouent et pleurent sans filtre, au gré de leurs ressentis, de leurs coups de coeur et de leurs déceptions. Qui viennent chercher réconfort et consolation auprès de la maîtresse quand un rival leur a volé leur amoureuse.

Les petites filles comptent leurs amoureux, trois, quatre, cinq! Cela varie selon les jours et les humeurs. Il y a de la concurrence dans l’air même si à cet âge, on partage volontiers! Parfois, c’est la fin du monde, chagrin incommensurable, déception, désillusion intense. Mais dès le lendemain, les chagrins sont déjà envolés, ils se sont déjà réconciliés ou consolés, jetant leur dévolu sur une nouvelle amoureuse avec toute la fougue et la confiance de leur âge.

Une chose est sûre: il n’y a pas d’âge pour vivre de belles, grandes, tristes et cruelles histoires d’amour.

Caroline et Paul sont amoureux depuis la maternelle. Vraiment. Complices, inséparables, les petites pâquerettes cueillies sur la pelouse pour être offertes et les petits mots doux échangés régulièrement. Ils sont en CE1 maintenant. Mais la vie leur réserve un coup dur: Paul va déménager, très loin. Depuis des semaines, il traine son mal être car les autres de la classe, implacables et rationnels, lui ont dit que Caroline prendrait un nouvel amoureux quand il ne serait plus là. Normal, non? C’est vrai que Caroline ne va plus m’aimer, maîtresse?

Louis, lui, ne se pose pas de questions: il aime TOUTES les filles de la classe et en grand seigneur, leur accorde du temps chacune à leur tour. Un peu possessif, très démonstratif, il les tient par la main, leur distribue des dessins couverts de coeurs, promet le mariage à chacune en toute impartialité puis va papillonner plus loin.

Jasmine , elle, a un gros coup de blues et vient chercher du réconfort auprès de la maîtresse: un camarade indélicat lui a dit qu’elle avait des yeux de cochon car ils étaient marrons tandis que sa rivale avait les yeux de l’amooouuuur, elle! (le bleu des amoureux). Quelle injustice!

La petite Gloria, quant à elle, ne se pose pas de question et n’écoute que son coeur, plein d’espoir et de détermination. Elle est amoureuse d’un grand qui est dans une autre classe. Un copain du grand frère. Qu’à cela ne tienne! A chaque récréation, elle va l’attendre à la porte de sa classe. Dans la cour, elle le suit partout, avec adoration, lui fait plein de petits cadeaux, lui prend la main qu’elle couvre de bisous dévorants. Il l’accueille avec patience, subit ses assauts de câlins sans broncher, parfois en riant, gêné mais toujours gentil.

L’amour est aussi à l’origine de questions plus existentielles. Julien vient régulièrement solliciter l’avis de la maîtresse, la mine très soucieuse: Mais comment on reconnait une amoureuse? Comment je vais faire pour la trouver? A quel âge? Où? Comment je vais faire pour la reconnaitre? Et Basile d’ajouter, blasé et serein, en haussant les épaules: « Oh bah moi, personne ne m’aime, alors! »