A la piscine…

A la piscine 

Moment très attendu des enfants, que les séances de piscine. La sempiternelle question :

« Maîtresse, c’est quand la piscine ? » résonne tous les jours, invariablement.

« Dans un mois, les enfants. »

La semaine suivante, nouvel espoir déçu :

« Maîtresse, c’est lundi prochain, qu’on commence la piscine ? »

« Non, pas encore, ce n’est que dans trois semaines… »

Douze paires de yeux convergent aussitôt vers le calendrier. Il y a de l’impatience et de la contrariété dans l’air, on n’en peut plus d’attendre !

Et le vendredi suivant, ça ne loupe pas:

« Maîtresse, c’est ce lundi, la piscine ? »

« Non, pas encore. C’est dans deux semaines. Mais ça approche… »

Et la classe en chœur : « Oh mais c’est trop long !!! »

Puis le grand jour arrive, enfin. L’événement est sur toutes les lèvres. Chacun montre tout fier son petit sac à dos et raconte ce qu’il a mis dedans. Les élèves s’engouffrent dans le bus avec fébrilité. Deux mamans accompagnent la classe pour l’occasion. Leur aide ne sera pas de trop dans les vestiaires…

Qui des garçons ou des filles seront prêts les premiers ? La maîtresse a bien dit et redit les consignes : le temps est compté, on ne traîne pas pour se déshabiller, on ne mélange pas les affaires, on ne crie pas non plus car ça résonne beaucoup à la piscine et si on ne veut pas en ressortir avec une tête comme une citrouille, chacun doit y mettre du sien… Tous les élèves acquiescent, avec des mines solennelles, promis, promis, maîtresse, on sera super sages, tu verras !

Cette année, les garçons sont minoritaires et ils ont la chance d’avoir un immense vestiaire pour eux tout seuls. Quelle aubaine ! Pendant que la maîtresse gère le gros groupe de filles qu’il faut arriver à caser, les sept petits garçons investissent les lieux avec jubilation, s’empressant d’éparpiller le contenu de leur sac partout, sur les bancs, par terre ; une culotte a même atterri – Comment ? Mystère !- en haut d’un placard. Les fesses à l’air, ils font les pitres, piétinant les vêtements roulés en boule et jetés pêle-mêle, à croire qu’une tornade est passée par là. Ils font un tel ramdam que la maîtresse finit par débouler, pas contente du tout. « Mais qu’est-ce que c’est que tout ce bazar ? Qu’est-ce qui s’est passé ici ?? Vous n’êtes pas encore en maillot de bain ? Paul, retire ce slip sur ta tête, ce n’est pas propre voyons! Hop, hop, hop ! Je compte jusqu’à 10! Vous devriez déjà être prêts ! Un, deux, trois… Dix ! Luc, tu as mis ton maillot à l’envers, ça ne te gène pas ? Alban, tu as gardé ton slip en-dessous ! Ah la la ! Et maintenant, vous rangez toutes vos affaires dans le calme sinon on ne va plus s’y retrouver, vous avez tout mélangé !  Et vous utilisez les porte-manteaux, je ne veux plus rien voir par terre ! A qui est cette serviette qui traine encore? Bon ! Je reviens dans deux minutes! »

Du côté des filles, le vestiaire est surpeuplé. Ça grouille, rit, parle à tue-tête. Les mamans sont débordées, assaillies par une ribambelle de petites filles surexcitées dont il faut attacher les cheveux. Il faut aussi aider Jasmine qui a fait un méli mélo avec ses bretelles de maillot et qui se retrouve ligotée. Il y a celles qui sont déjà prêtes et comparent leurs maillots, à pois, à froufrous. Ludivine a encore le prix attaché dans le dos et une maman tente tant bien que mal d’en arracher le fil. Il faut ensuite enfiler des bonnets de bain récalcitrants ; les petites font la queue en sautillant. Le plastique claque sur les fronts tout rouges, tombent jusqu’aux paupières et leur fait une drôle de tête, oreilles pliées et yeux de cocker ; mais pas question de tout redéfaire : le temps est compté et on a assez bataillé comme ça avec quinze chevelures à coincer en-dessous tant bien que mal.

Il est plus que temps de rejoindre les douches. Il faut presser les retardataires, ceux qui ne retrouvent pas leur maillot dans le fouillis général ou ceux qui lambinent, encore tout nus. La maîtresse retourne voir les garçons qui attendent sagement, assis en rang d’oignon sur les bancs, lunettes de plongée ventousées sur les yeux, leur donnant des allures de têtards à hublots. « Luc, tu as gardé tes chaussettes… »

« Ah oui, c’est vrai… »

Les enfants sont lâchés au compte-goutte dans les douches pour éviter les bousculades. Mais ça n’évite pas les hurlements de surprise sous les jets d’eau froide. Et voilà Mamadou qui barbote dans le pédiluve avec délectation : « Hé, venez! Elle est plus chaude ici ! »

« Mais qu’est-ce que je vous ai dit tout à l’heure? On ne se baigne pas dans le pédiluve, ce n’est pas de l’eau propre ! » s’exclame la maîtresse.

La classe arrive enfin sur le bord du bassin, toute grelottante. On leur a dit de ne pas courir. Les enfants en étaient peut-être tentés au début mais plus maintenant. L’excitation est retombée comme un soufflet. Les petits fiérots qui se vantaient tout à l’heure dans les vestiaires frissonnent à présent de froid. Ils se serrent les uns contre les autres, un peu inquiets car le maitre nageur qui les accueille, a une grosse voix qui fait un peu peur…

« Maîtresse, tu lui dis au monsieur, que je ne veux pas aller dans le grand bain ! »

« Maîtresse, j’ai peur… »

Pour cette première séance, le maître-nageur veut les évaluer afin de les répartir plus tard dans des groupes de niveau.

Alors, tant bien que mal, avec plus ou moins de réticence, grimace contenue, membres raides, mains levées et doigts écarquillés, ils entrent à la queue leu leu dans le petit bassin, avec leur ceinture autour de la taille. Il y a des ralentissements et des embouteillages… Des bonnets mal mis se mettent à flotter, à la dérive… La piscine résonne d’un brouhaha assourdissant. Il y a ceux qui se débrouillent très bien et pour qui c’est une formalité. Et il y a les autres qui s’agrippent au mur, prennent la tasse et protestent parce que celui qui précède fait « des vagues ».

Paul et Alban fanfaronnent : « hé regarde maîtresse, tu m’as vu ? » Ils prennent un malin plaisir à éclabousser les frileux et les inquiets. Mais dès la première tasse, ils se mettent à grimacer à leur tour.  On ne les entend plus et ils serrent les dents pour ne pas perdre la face. Certains n’ont jamais vu autant d’eau de toute leur vie et oscillent entre la peur et l’envie. La petite Marina ne lâche pas le bord et se déplace tel un crabe, précautionneusement. Ses doigts sont tout blancs tellement elle s’agrippe fort. Elle a le visage concentré et très sérieux de celle qui se dit que c’est un mauvais moment à passer et qu’il faut tenir bon. Augustin, lui, s’indigne avec véhémence : on n’arrête pas de le doubler et il donne de grands coups dans l’eau avec rage. A chaque vague qu’il provoque, son copain derrière lui boit la tasse, la mine ahurie. Et d’où viennent ces grands cris ? C’est Luc qui fait tout un cinéma, on n’entend que lui: « J’ai mal à la gorge, j’ai mal aux yeux, je ne vois plus rien, je vais me noyer ! » Il fulmine, effrayé et vexé d’être effrayé ! La maîtresse, elle, ne quitte pas des yeux le petit Mohamed, chétif dans un maillot de bain qu’il a dû emprunter à un grand frère. Quand il est entré dans l’eau, les mains en avant, tremblant comme une feuille de froid et de peur, son maillot a gonflé comme une bouée tout autour de lui. Il est terrifié, la maîtresse le rassure comme elle peut, l’accompagne mais il ne dit rien, courageux et déterminé, en dépit des larmes qu’il refoule. Des larmes, il y en aura quelques unes au cours de cette première séance.

Le temps passe vite et les revoilà de retour dans les douches. C’est une autre paire de manches qui attend maintenant la maîtresse et les mamans! Les enfants, soulagés, crient pour se défouler. Mamadou, lui, est à nouveau allongé dans le pédiluve, indifférent aux paires de jambes qui le contournent et l’éclaboussent.

C’est le moment de se sécher et de se rhabiller, avec plus ou moins de succès… Émeline bataille avec un collant sur des jambes encore mouillées. Juliette annonce avec orgueil qu’elle est prête la première, jusqu’à ce que la maîtresse réalise qu’elle a oublié sa culotte sous le banc… Mathilde, perplexe, ne sait plus à quelles chaussettes se vouer, une bleue dans la main droite et une verte dans la main gauche. Tous les visages ont la marque du bonnet…

Dans le vestiaire des garçons, tohu-bohu et fou rire : Amine ne retrouve plus son pantalon ! On cherche partout, les autres sont pleins de bonne foi, et non, force est de constater que ce n’est pas une plaisanterie ! Le pantalon s’est bel et bien vo-la-ti-li-sé ! La maîtresse fouille les sacs un à un, les vide tous, en vain ! L’heure qui tourne, le bus qui attend. Ils seront en retard à l’école. En désespoir de cause, le pauvre Amine se voit contraint de rentrer à l’école, sa serviette autour de la taille, avec juste un slip en dessous…

Au final, c’est un cortège d’enfants mal séchés, muets de fatigue et affamés qui retourne à l’école. Le silence règne dans le bus. Les parents sont déjà devant la grille; cela a sonné depuis un quart d’heure mais il fallait bien chercher ce fichu pantalon. Amine est stoïque et ne dit rien, malgré son accoutrement bizarre. Le pauvre reste en plus à l’étude ce soir. La maîtresse l’emmène avec elle pour trouver un pantalon de rechange, qui ne sera évidemment pas à sa taille mais ce sera toujours mieux que rien…

De retour sur le trottoir, la maîtresse perçoit des brides de ce que racontent les enfants à leurs parents et elle ne peut s’empêcher de sourire. Vingt minutes de piscine les ont transformés en modestes héros et ils n’en finissent pas de raconter leurs exploits, avec de grands gestes expressifs. Quant à Mohamed et Marina, ils se faufilent discrètement, soulagés que l’épreuve soit derrière eux… pour cette fois-ci. Car la semaine prochaine, on recommence.

PS : Pour ceux que cela intéresse, le pantalon ne fut jamais retrouvé. Encore un mystère non résolu…