Dans l’objectif!

 

On reconnaît le photographe au lourd et invraisemblable barda qui ne quitte jamais ses épaules. Lors de promenades, on peut le perdre facilement. Il faut alors rebrousser chemin et partir à sa recherche car un photographe adore sortir des sentiers battus...

Dominique Chavy, le photographe qui partagera cette rubrique avec moi...
Automne

Près d'un lac, au petit matin. La nature qui s'éveille doucement. Le silence est troublé par le cris des foulques, dissimulées dans les hautes herbes. Au loin, des pêcheurs taquinent le brochet. Envie de saisir les dernières couleurs automnales avant le grand sommeil, tenter de capter cette incroyable  lumière qui irise  les saulaies et dont les branches se dénudent peu à peu. Jeunes saules qui ont les pieds dans l'eau et dont le reflet ondoie à la surface; où commencent et où finissent les graciles branches? Le photographe s'est fait surprendre par la vivacité de l'air, il a la piquette aux mains.



Arche végétale, entrée secrète d'un royaume mystérieux? 
Troublants jeux de miroir. 
Comme Narcisse séduit par son reflet, de toutes leurs branches, les saules semblent chercher l'étreinte, trompés par l'illusion traitresse.


Vestiges émouvants

Il était une fois un village médiéval tout en haut d'une colline escarpée, placé là comme pour dominer la plaine et tutoyer le ciel. 
Dire que des familles vivaient autrefois sur ces terres arides et sauvages, isolées du reste du monde! Le monastère de Ganagobie était tout proche et le son des cloches rythmait alors les journées.
Et puis un jour, les unes après les autres, les familles sont parties vivre dans la plaine plus hospitalière. A moins que le village ne se soit éteint? C'étaient en des temps troublés, à cette époque où la peste, les famines et les guerres de religion étaient de grandes faucheuses.
Le village déserté a fini par sombrer dans l'oubli et la végétation a repris ses droits, effaçant peu à peu toute trace humaine ou presque. Ne restent que ces remparts en pierres sèches, érodés par le temps, dont la grandeur de jadis gît à ses pieds, pierres retournant à la terre.
Océan minéral...


Sur le mont Chiran, il y a un observatoire astronomique. Mais il n'est pas forcément nécessaire d'avoir la tête dans les étoiles pour se sentir tout petit et émerveillé. 
Sensation grisante d'être sur le toit du monde, l'immensité du ciel au-dessus de soi. Les nuées qui se teintent d'or. 
Partout où porte le regard, l'illusion d'une mer démontée avec ses vagues impressionnantes, figées dans leur élan.
Un océan minéral, à perte de vue.
Alors, il y a ce désir, vieux comme l'humanité: aller voir au-delà de l'horizon. Et comme les explorateurs d'autrefois, oser l'aventure, lâcher les amarres.

(Commentaires du photographe: Cette photographie a été prise entre chien et loup - à cet instant magique où le soleil couchant cisèle les silhouettes des montagnes. Camaïeu de gris infinis, le paysage qui se fond peu à peu dans l'obscurité tandis que le ciel s'embrase.)

 

Par un étrange et ironique mimétisme, une vieille épave a adopté les couleurs géologiques des « ruffes » ( roche rouge dont la couleur est due à la présence d’oxyde de fer, remontant à la fin de l’ère primaire, entre 280 et 225 millions d’années) comme si elle cherchait à se fondre dans le paysage et gagner en honorabilité, culpabilisant d’avoir été abandonnée sans égard au milieu de cette nature majestueuse. Depuis quand est-elle là? Quelle est son histoire? Plus personne ne sait, comme si elle n’avait jamais existé. Tôle arrachée, moteur éventré, elle se la joue alors caméléon, petit à petit digérée, grignotée, érodée. Carcasse de métal qui n’a, hélas, que la rouille pour se camoufler.

 



Lumière diffuse d'un ciel gris de fin d'hiver. 
Quelque part en Provence, un majestueux amandier en fleur se dresse. Isolé, exposé à tous les vents, mais tenant bon. Ses délicats pétales rose pâle frémissent comme le voile de ces mariées d'autrefois. On se demande d'où il puise une telle vitalité. 
Il est l'arbre Sentinelle, l'arbre Gardien, annonciateur du printemps qui sera bientôt là. 
Tant que les amandiers seront en fleur...

 

Lieu enchanté

C'est un endroit secret et mystérieux, qui ne se dévoile que quelques jours par an. Pour avoir la chance de contempler ce miracle, il ne faut pas avoir peur de marcher longtemps, de quitter le sentier et de se laisser juste guider par le son de l'eau. Une mélodie vive et cristalline qui emplit tout le sous-bois.

On dirait une rivière à fées. Un lieu magique habité par des ondines. Dans les mythes d'autrefois, on attribuait l'alimentation en eau des torrents et des fontaines aux larmes des ondines. Ceux-ci se tarissaient dès qu'une de ces fées se sentait offensée. Il était alors coutume de jeter diverses offrandes dans les eaux, tels que des guirlandes de fleurs, des épingles ou des tessons de bouteilles, qui étaient pour les ondines de véritables trésors miroitant dans l'eau.

Le réveil de ce torrent éphémère dépend en fait de la résurgence qui l'alimente en amont. De grosses pluies sont tombées toute la semaine dernière. La résurgence a fini par déborder, libérant ses eaux tumultueuses du haut des falaises.

Le sous-bois résonnera pendant plusieurs jours du bruit de la petite rivière dévalant ses pentes, avant que celle-ci ne se tarisse, jusqu'aux prochaines grosses pluies hivernales. Il faudra alors à nouveau patienter pour espérer y apercevoir, peut-être, une ondine peignant sa longue chevelure d'or.

Isabelle Chavy

PS: Le nom de l'endroit est gardé volontairement secret à la demande du photographe, car fragile et donc à préserver...

 


Larmes de fées ou fragiles cocons,
Odeurs de mousse, rosée qui s’égoutte.
Temps suspendu, souffle retenu, 
Le frémissement est imperceptible, 
Presque un soupir.
Nos rêves emprisonnés frissonnent dans le petit matin.

Isabelle Chavy