Archives mensuelles : novembre 2018

Une petite souris à l’école: tous aux abris!

Attention! Aujourd’hui La petite Souris est de retour avec une histoire…  surréaliste. Fantasme ou vérité? 

 

 

Au moment de la récréation, Emilien vient voir la maîtresse qui surveille la cour et d’emblée, engage la conversation, les yeux brillants d’excitation.

« Vous avez vu la voiture blanche garée devant la grille? Elle est à vous? »

La maîtresse, plus habituée aux doléances et aux plaintes en tout genre,  jette un regard intrigué sur la voiture en question. Non, non, ce n’est pas la sienne, du tout.

« Ah. »

Emilien semble déçu mais se ressaisissant très vite, reprend: « Mais vous en pensez quoi? Vous la trouvez comment? »

La maîtresse, n’étant absolument pas une spécialiste en voitures,  se contente d’un poli mais laconique (et pitoyable): « Euh… Bah… elle est blanche. »

Au tour d’Emilien d’être déconcerté par le manque d’entrain de la maîtresse, qui frise… l’indifférence. Une telle ignorance, est-ce possible? Qu’à cela ne tienne, il connait par coeur le descriptif technique de la voiture en question et se met à le réciter à la maîtresse, avec la fougue d’un petit commercial en herbe. La maîtresse qui ne pipe qu’un mot sur deux ( tout en continuant de surveiller le reste de la cour), acquiesce poliment.

« Elle est belle, hein? C’est une Audi 4X4 Q 7 ! Vous connaissez cette marque? »

« Euh non, pas du tout !  » avoue la maitresse, en vrai cas désespéré.

« Dommage! Moi, c’est cette voiture-là que je veux plus tard…Et votre voiture à vous, elle est où, alors? »

La maîtresse, amusée, lui désigne une voiture noire juste derrière.

Emilien, qui est décidément un fin connaisseur : « Ah c’est une Toyota. Pas mal. Mais pas aussi bien que l’Audi 4X4 Q7! »

Comment ça, comment ça? se rebelle la petite voix intérieure de la maîtresse, piquée au vif. Mais Emilien, comme s’il venait de réaliser son manque de tact, se reprend presque aussitôt :

« Mais elle est belle aussi. Et puis le principal, c’est d’avoir une voiture, c’est déjà pas mal, hein?! »

Voilà, exactement, non mais.

Un silence passe, et s’éternise, laissant imaginer que la conversation est arrivée à son terme. La maîtresse est accaparée par d’autres élèves, des pleurs à consoler, des disputes à arbitrer, pour elle, le sujet est clos. Mais Emilien, songeur, ne bouge pas d’un poil et attend que la maîtresse soit à nouveau disponible pour reprendre :

« Moi, je sais déjà conduire! »

Hein? Comment ça?

La tête de la maîtresse pivote brusquement comme celle d’une chouette, en direction d’Emilien. Code rouge! Tous ses signaux d’alerte ont vibré en même temps avec déclenchement instantané du détecteur de mensonge (dont toutes les maîtresses sont instinctivement pourvues). Creuser le sujet! Du lard ou du cochon?

« Comment ça, Emilien? » susurre la maîtresse, soudain toutes ouïes.

Ravi de l’intérêt qu’il suscite, Emilien s’empresse de répondre:

« C’est mon papa qui m’a appris. Il me fait parfois conduire. C’est trop bien, j’adore! »

Mmmmm?????????!!!! Conduire pour de vrai sur de vraies routes avec d’autres vraies voitures? C’est une blague?

« Mais il te fait conduire ton papa?  »

« Oh, hé ben, hier il m’a laissé conduire pour aller chercher maman au travail. »

Aggggghhhhhhhhhhrrrr????!!!!! Ouh la la ! Crise de mythomanie aiguë ou réalité?

Les signaux d’alerte chez la maîtresse s’emballent, frisant le court-circuit.

« Mais elle travaille où, ta maman? »

« A  C…., il faut prendre la deux voies, c’est pas loin. Vous connaissez?  »

Déglutition laborieuse de la maîtresse. A ce stade, elle a un peu de mal à garder son flegme.  C’est tellement gros, énorme, terrifiant, Emilien fabule, forcément? Quel père totalement inconscient ferait conduire son fils de 11 ans aux heures de pointe ? Emilien prend ses rêves pour la réalité.  Les yeux de la maîtresse cependant doivent être anormalement écarquillés car Emilien, troublé, finit par nuancer ses propos:

« Bon j’avoue, j’conduis qu’à moitié. »

Soupir intérieur de la maîtresse. Voilà, ouf. Juste un fantasme de gamin. Elle a failli presque y croire, dis donc… Son sourire revient:

« Qu’à moitié? Comment c’est possible? »

« Hé bien, papa me laisse tenir le volant et passer les vitesses. »

OUUUUUUUHHHHHHHH la la! La maîtresse chancelle. Le détecteur de mensonge, trop vite remisé, clignote à nouveau de tous ses voyants. La fabulation cacherait-elle en fait une vérité ?

« Sur la deux voies? » s’étrangle la maîtresse.

Dans la tête, elle visualise Emilien en train d’apprendre à conduire un dimanche sur le parking désert du supermarché. Les soubresauts et les zigzags de la voiture. La tête d’Emilien qui doit à peine dépasser au-dessus du volant. Peut-être assis sur les genoux de son père…

« Oui oui. »

« Sur la deux voies, vraiment?!!!!! »

« Bah oui. »

Emilien semble étonné de la surprise de la maîtresse.

« Mais… tu fais comment? »

« Je suis assis sur le siège d’à côté. J’enlève juste ma ceinture pour me rapprocher du volant et ça va. »

Nooooooonnnnn???!!!!

« Sur la deux voies?! »

La maîtresse, trop ébahie, s’est transformée en disque rayé. Emilien acquiesce et poursuit: « Je sais aussi embrayer, débrayer, mais c’est dur, si on fait mal, ça fait du bruit et ça coince! C’est pas facile, ça, quand même! »

Et comment !

« Mais tu as quel âge Emilien? »

« 11 ans! Papa m’a dit qu’à 15 ans, je pourrai passer mon permis! »

« A 15 ans, tu pourras seulement passer ton code, Emilien. Papa est au courant que tu n’as pas l’âge pour conduire et que ça peut être dangereux? »

 » Oh mais on fait attention, toujours! »

A cet instant, la sonnerie retentit, annonçant la fin de la récréation. Comme tout le monde, Emilien fait mine d’aller se ranger, mais la maîtresse, encore en état de choc, l’interpelle:

« Au fait Emilien, c’est quoi la voiture de ton papa? »

Une question, comme ça, au hasard, instinctive et… vitale…

Morale de l’histoire : sur la route, ouvrez bien les deux yeux, et méfiance et prudence, toujours.

 

 

11 novembre 1918, une pensée pour Gustave, Félix et tous les autres…

Centenaire de l’Armistice de la guerre 14/18.

Ce jour-là, ce n’est pas pour les maréchaux enterrés aux Invalides que j’aurai une pensée, sûrement pas!  A part avoir envoyé des millions d’hommes à la mort, comme des bêtes à l’abattoir, je ne vois là ni bravoure ni héroïsme à célébrer…

La guerre 14/18 tient une grande place dans mes romans L’orpheline de Saint Aubin et Le choix d’une vie. Ce n’est pas anodin: j’ai grandi avec les histoires de mes grands-parents, dont les premières années d’enfance furent marquées par la guerre et le deuil, très tôt.

Dans le grenier de mes grands-parents, il y a une malle. Et à l’intérieur un trésor: toute la correspondance de guerre de mes arrières grands-parents, Gustave et Lucienne Chavy. Des lettres d’amour, des lettres de désespoir. Les lettres d’un mari et d’un père qui au début fait bonne figure. Qui écrit à sa femme de ne pas s’inquiéter, que ça va aller. Qui prend des nouvelles et qui attend  leur courrier avec impatience.

Mais le conflit s’enlise, ça tourne au carnage, à l’enfer sur terre.

Ce qui saute d’abord aux yeux, dans cette correspondance, c’est que tous les messages de Gustave étaient écrits sur des cartes postales, comme s’il eut été en villégiature quelque part en France et non au front, dans la boue et sous la mitraille ! Au dos de la carte postale (tellement peu de place pour écrire qu’ il fallait serrer les mots)  des photographies de propagande, destinées à insuffler espoir et fierté à l’arrière, voire même « touristiques » lorsque Gustave fut envoyé dans les Dardanelles! Entre le fond et la forme: le grand écart absolu.

Voici une de ces lettres. Je l’ai choisie parce qu’elle m’a particulièrement bouleversée.

Pour sa simplicité d’abord. Un témoignage, brut et sans artifice. Avec des mots de tous les jours, malhabiles. Gustave était boucher dans un petit village. Il avait sans doute arrêté l’école très tôt pour travailler.  Pas très à l’aise à l’écrit. Ses lettres sont truffées de  fautes d’orthographe, touchantes, comme celles qu’il y a dans les cahiers de mes élèves aujourd’hui.

Pour son aspect tragique ensuite et l’émotion qui s’en dégage. Dans cette lettre-ci, écrite sans doute sur les genoux dans un bref moment de répit, Gustave exprime son angoisse, sa détresse, son désespoir…

Quand on connait la fin de l’histoire, on ne peut être que touché…

Gustave fut grièvement blessé : une multitude d’éclats d’obus partout dans le corps. Impossibles à extraire. Condamné. A l’époque, les antibiotiques n’existaient pas encore. Il rentra chez lui pour mourir, après une longue agonie, le 18 octobre 1918. Si près de l’Armistice…

Son nom est aujourd’hui gravé sur le monument aux Morts de Puligny-Montrachet en Côte d’Or, aux côtés d’amis, de voisins et de son jeune beau-frère, mort à 20 ans en 1915.

L’écriture étant un peu difficile à déchiffrer, je la retranscris ci-dessous en respectant fidèlement le style et l’orthographe.

Vendredi 26 au soir 1915

Ma cher petite bien aimé

Comme me voila sur mon départ pour les tranchés sur notre nouveau front, je ne voudrait pas y aller sans te prévenir car long y va mais pas dun bon coeur. car long va au devent de ce que long peut satendre tous les jours car on en vois tous les jour la preuve devent  ses yeux. il faut que long sois de fer pour pouvoir y résister. il se trouve que les boche nous font pas assez de mort. quil nous boive notre sang jusqu'à la dernière goute, que long tombe. c'est les maladis qui von être le plus dengereux car sa commence déjà bien. il y a des morts devent nous et voila quatre mois quil sont en déconposition. Tu vois qua vec tous notre bon courage, que long sera aubliger dit succomber par force. sa va être une vraie destruction pour la france. tu vois voila ce que ce pay auprès de nous prennent conaissence.