Archives mensuelles : janvier 2018

Anecdotes glanées par la Petite Souris

Retour de la Petite Souris dont le quotidien est bien rempli en ce moment. Et pour cette nouvelle chronique, quelques savoureux échanges … Bonne lecture!

 

 

Séance fort instructive sur l'école d'autrefois...

Ce jour-là, en classe de CE2, on compare l'école d'aujourd'hui avec celle d'autrefois. Pour cela, la maîtresse passe un diaporama avec des documents d'époque. Exclamations ébahies chez les élèves: 

"Oh les habits! Oh les chaussures! ça alors, il n'y avait pas de cantine? Leurs tables sont trop bizarres! Oh la la, ils écrivaient trop bien..."

Défilent ensuite quelques anciennes photos de classe, en noir et blanc, datant de la fin 19è siècle ou du tout début 20è siècle. Des classes tantôt mixtes, où tous les âges sont mélangés, du tout petit aux très grands. D'autres encore où les garçons et les filles sont séparés, tous vêtus de la même blouse austère. Poses rigides et sévères, pas un sourire. Crâne rasé pour les garçons et tresses pour les filles. Là encore, les réflexions fusent en rafale: 

"Oh il fait trop peur le maître!"

"Ils étaient tous habillés pareil!" 

"Pourquoi ils ont des tâches sur les visages, ils étaient malades?" 

"Mais non, c'est parce que la photo est très ancienne et abîmée par endroit."

Quand tout à coup, Mamadou s'exclame, perplexe: "Mais il n'y a pas de noirs sur les photos!"

En effet...judicieuse remarque...

On passe ensuite aux jeux d'autrefois dans les cours d'école. Dire que la marelle, les billes et les toupies existaient déjà! C'est une révélation. Emile s'écrie alors:

"ça, je reconnais! Maman en a un à la maison pour me punir quand je ne suis pas sage!"

Et cette fois-ci, c'est la maîtresse qui est prise au dépourvu: 

"Euh??? Il s'agit d'une corde à sauter Emile...pas d'un martinet..."
Maîtresse,  casquette "gendarme"!

Ce matin, la maîtresse reçoit un mot d'une maman dans le cahier de correspondance, qui lui demande de signer la punition que sa fille de 6 ans a faite à la maison pendant le week end:  10 lignes malhabiles de "Je dois obéir à maman". Bref, ne manque plus que la signature... de la maîtresse.
Mignon

C'est la fin de la journée, les élèves quittent la classe à la queue leu leu. Au moment de sortir, Yacine (7 ans) se plante devant sa maîtresse et déclare avec flamme: "Si j'étais peintre, je ferais ton portrait!". Puis file à toutes jambes.

 

 

 

 

 

Le jour où nous avons rencontré Daouda

Aujourd’hui, je vais vous raconter une histoire exceptionnelle. Notre rencontre avec Daouda.

Tout est parti d’une discussion avec une amie. Depuis des mois, dans la plus grande discrétion et avec une énergie incroyable, elle se démène pour accompagner au quotidien  ces jeunes réfugiés venus  « s’échouer » à Niort, faisant le lien avec les éducateurs, le 115 et divers autres organismes sociaux.

Mais ce soir-là, elle est particulièrement abattue, impuissante, fatiguée aussi. Nous étions la veille d’un WE et elle devait chercher un hébergement d’urgence pour un jeune mis à la rue dès le lendemain. Jugé assez vieux par le conseil départemental pour ne plus être considéré mineur. Et donc capable de se débrouiller tout seul dorénavant.

Sauf que ça reste un gosse, quoi que prétende l’administration à l’abri derrières ses oeillères. 16 ans, comme mon fils aîné.

Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps. Mon amie ne m’a rien demandé. C’était juste une confidence de sa part, comme on vide un sac trop lourd. Mais je suis moi-même une maman. Et je sais que si c’était nous qui devions vivre dans un pays où ne règnent que la misère et la violence, et s’il n’y avait pas d’autre espoir pour mes enfants que de fuir, de tenter leur chance ailleurs, j’aurais été heureuse et rassurée de savoir que là-bas, dans ce nouveau pays inconnu où ils auraient trouvé refuge, une famille aurait eu l’humanité de les accueillir et de veiller sur eux.

Alors bien sûr, je n’ai pas pris la décision toute seule. Nous sommes cinq à la maison et il fallait que cela soit une décision commune et unanime. Je n’ai donc pas fait de promesse. Le soir à la maison, on a fait un premier petit conseil de famille avec mes deux filles. Puis un peu plus tard avec le papa et mon grand fils. Il était juste question d’héberger ce jeune pour 2 ou 3 nuits, le temps que mon amie se retourne et trouve une solution pour lui. Une petite goutte d’eau dérisoire dans un océan de besoin. Mais l’occasion, malgré tout, de leur offrir à tous les deux une petite accalmie.

Sans l’ombre d’une hésitation, ils ont tous accepté. Mes filles se sont même empressées de dire « mais oui, bien sûr! » Comme si on pouvait faire autrement… pour elles, c’était une évidence!

Et mon amie nous a amené Daouda vendredi soir.

Dire qu’il y a encore quelques jours à peine, rien ne nous aurait laissé imaginer que nos chemins croiseraient le sien…

La première vision de Daouda: un jeune ado tout intimidé et un peu angoissé. Une grande douceur dans le regard, un beau sourire. Mon amie est restée un petit moment, le temps qu’on fasse connaissance. Daouda a 16 ans et il est guinéen. Je n’avais pas envie de l’importuner en le forçant à me raconter son parcours. Malgré tout, il m’en a révélé quelques brides lors de ce premier contact émouvant, comme pour justifier sa présence, ici en France: la mort de sa mère dans un massacre en 2009, la misère et la violence au quotidien, l’absence d’avenir et d’espoir, son départ en 2015. Il avait alors 13/14 ans…

Il n’est à Niort que depuis le mois d’octobre, logé dans un hôtel avec d’autres mineurs comme lui. Il suit des cours de français trois fois par semaine. Il a également intégré une équipe de foot, sa passion. Tout ça grâce aux bénévoles qui essaient de veiller sur eux. Jusqu’à ce dernier jour où l’administration lui a dit que c’était fini et qu’il devait libérer la chambre d’hôtel. Pas de trêve hivernale pour lui…

Sans la présence de mon amie, il se trouvait à la rue.

Cette amie, je l’admire. Et je le lui ai dit.

Et Daouda : « Oui, et moi je l’aime et je ne l’oublierai jamais, jusqu’à ma mort. »

Il est venu à la maison avec un gros sac à dos dans lequel tenaient toutes ses affaires. Des vêtements, un livre et un ballon de foot. Une fois mon amie partie, il a mis du temps à oser retirer son manteau et ses chaussures. Heureusement, ma plus jeune fille de 9 ans l’a pris en main. Puis mes deux grands sont arrivés à leur tour: mon fils qui a le même âge que lui. Ma fille qui connaissait déjà deux de ses compagnons d’infortune, car scolarisés dans sa classe. Le contact s’est fait tout seul et avec une simplicité émouvante. Et très vite, je les ai entendus rire.

Comme toute famille avec des enfants – dont un petit tourbillon sur pattes – notre WE était particulièrement chargé… On s’est donc tous adaptés pour lui faire une petite place. Le vendredi soir, ma grande fille a soufflé ses 14 bougies avec notre invité surprise.

D’une politesse extrême et d’une grande prévenance, il s’est fait tout petit et tout discret quand mes grands ont dû faire leurs devoirs.

Ils lui ont prêté des BD.

Daouda lit en chuchotant. J’ai trouvé ça bouleversant.

De fil en aiguille, il a lâché quelques brides de son histoire, quelques confidences. Toujours avec le sourire, jamais dans l’auto-apitoiement. De manière indirecte, il a cherché à se raconter. Au moment d’un repas, il nous a confié qu’en Guinée il ne mangeait qu’une fois par jour. A la maison, nous avons un petit djembé. A la demande de ma plus jeune fille, nous avons eu le droit à une démonstration. Il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Il nous a montré des vidéos de ses chanteurs préférés. Et nous a raconté sa vie d’écolier, là-bas: cinquante élèves pas classe. Il ne fallait pas être en retard, sous peine de devoir s’asseoir par terre, pas assez de tables pour tout le monde. Des élèves tous super sages car le maître tapait!!!

Un soir, au journal télévisé, des images de la tempête tropicale à la Réunion. Daouda ne savait pas où était la Réunion. On a été chercher un planisphère. Il nous a alors montré où était la Guinée puis le chemin qu’il a parcouru, tout seul: le Mali, la Mauritanie, l’Algérie puis le Maroc. C’était sa destination au début, il n’avait pas l’intention d’aller plus loin. Un pays francophone, c’est tout ce qu’il voulait. Et subsister en faisant des petits boulots. Il a lavé des voitures. Puis un jour, il est tombé sur une personne qui lui a fait miroiter l’Europe, en lui disant que l’avenir était là-bas. C’était un gamin. Il a donné toutes ces économies à cet homme et il a embarqué de nuit sur une embarcation avec pleins d’autres comme lui… Un bateau de la croix rouge  les a interceptés, tous projecteurs allumés, trouant l’obscurité. Il ne nous a pas dit ce qu’il a alors ressenti. S’il a eu peur ou s’il a été soulagé. Seulement qu’il a été débarqué à Malaga puis envoyé à Bilbao avant de redescendre du Madrid. Il aurait pu rester en Espagne mais il ne comprenait pas la langue. Alors il entré en France. A pris un premier train direction Paris, où il est juste resté 2 jours, sans doute perdu, noyé dans la masse. Il ne nous a pas dit où il a dormi ni comment il a fait pour manger. Puis son instinct l’a poussé dans un autre train, au hasard. Direction la Rochelle. Mais au moment du contrôle, pas de papier, pas de billet et le contrôleur l’a fait descendre… à Niort.

Choc culturel, choc thermique aussi. Daouda a découvert l’hiver en même temps que la France.

Daouda dit que la Guinée ne lui manque pas. Qu’il aime Niort et qu’il est heureux d’être ici. Il voudrait devenir plombier ou même pompier. Mais il ne sait pas s’il pourra rester. Il attend un recours auprès du juge pour enfant. Mais c’est long. Plusieurs mois d’attente. Si ça ne marche pas ici, il tentera sa chance dans un autre département. L’errance n’est pas finie…

L’avoir héberger 2 nuits, c’est à la fois très très peu et en même temps, cela aura été une aventure humaine incroyable.

Pour lui d’abord: l’immersion dans une famille très « gâtée » , avec des enfants choyés et sans doute surprotégés mais dont l’accueil, j’espère, lui aura apporté un peu d’espoir quant à la solidarité humaine. Et un peu de répit.

Quant à mes propres enfants: je suis tellement fière, fière, fière d’eux… Ce sont de belles âmes. Et je les aime.

 

PS : l’association de mon amie sur Niort Migr’action79 (à retrouver sur Facebook)

 

 

Une petite souris à l’école: les chaussettes

Cette semaine, la Petite Souris revient avec une histoire de… chaussettes!

Bonne lecture!

 

 

Une histoire de chaussettes

Un matin d’automne. Le temps est glacial, à peine 3° C au thermomètre. Un ciel noir menaçant.

Gaspard, 6 ans, arrive à l’école à peine couvert: petite veste légère et chaussures en toile, de celles qu’on met en été et par temps sec de préférence.

Il boîte. Mais pas très étonnant, c’est le genre de chaussures qui donnent tout de suite des ampoules… quand on les met sans chaussettes. Sa maîtresse va le voir et  de fait, la peau est complètement à vif à l’arrière du pied gauche, qui est nu dans la chaussure.

« Tu es venu pieds nus par ce froid?!  » s’exclame-t-elle.

L’enfant hausse les épaules, embarrassé. Continuant son inspection, la maîtresse remarque alors, surprise, que le pied droit, lui, a  une chaussette! Rose fluo et  mise sur l’envers, peut-être à cause des petits coeurs bleus que l’on devine derrière…

« Ah bah ça alors! Tu n’as mis qu’une chaussette? Mais elle est passée où, l’autre? »

Moue évasive du petit garçon:

« J’en ai pas trouvé d’autres à la maison… »

« C’est la seule chaussette qu’il y avait? »

« Oui. »

« Bon… Viens avec moi, on va aller  en salle des maîtres pour qu’on te mette au moins un pansement sur ton bobo. Il ne te fait pas trop mal? »

« Si, un peu. Mais ça va. »

Sacré petit gars, dur au froid et dur à la douleur… Si la maîtresse n’avait rien remarqué, il n’aurait rien dit pour son bobo.

Le lendemain matin, le temps est à la pluie, 6°/ 7° C au thermomètre.

Gaspard revient avec ses sempiternelles chaussures en toile.  Il boîte toujours. La maîtresse s’approche pour vérifier s’il a encore un pansement sur son ampoule. En lui soulevant légèrement le pantalon,  une forte odeur de pieds jaillit, redoutable.  La chaussette rose fluo de la veille ( et peut-être de l’avant-veille et de l’avant-avant-avant veille, vu l’odeur!) a décidé de jouer les prolongations, fidèle au poste, et toujours enfilée sur l’envers. Mais elle a  changé de pied et migré vers celui qui est blessé.

Petite amélioration notable cependant: le pied droit a  réussi à se dégoter une chaussette, lui aussi, ouf !! Une chaussette … toute noire et qui lui monte presque jusqu’au genou.

« Et l’autre chaussette noire, tu ne l’as pas mise? » s’enquiert la maîtresse.

« Non, je sais pas où elle était, j’lai pas trouvée. »

 

Le Mufle, la Bonne Pâte et la Taquine.

 

Le Mufle, la Bonne Pâte et la Taquine…

Cela sonnerait presque comme le titre d’un western… mais non, ce sera plutôt du vaudeville!  Bonne lecture… 🙂

Venant d’achever un nouveau manuscrit, je vais dans un magasin de papeterie-fournitures de bureau pour en faire imprimer deux exemplaires papier (plus facile pour se relire qu’un écran d’ordinateur).

Il y a là  le patron et deux employés un peu désoeuvrés dans leur grand magasin vide. Comme cela prend du temps de photocopier plus de 500 pages en deux exemplaires et qu’ils n’ont pas grand-chose d’autre à faire apparemment, ils trompent l’attente en se mettant à discuter,  faisant comme si je n’étais pas là, absolument transparente derrière le comptoir…mais aux premières loges!

Cela m’a toujours paru bizarre et gênant, ces gens qui étalent toute leur vie sans aucune discrétion ni pudeur, qui plus est devant une tierce personne, une inconnue, auditrice malgré elle.

Mais que je vous présente les protagonistes!

Le patron d’abord, la cinquantaine,  le verbe fort et ostentatoire, et qui à l’évidence, adore monopoliser l’attention et la parole. On le surnommera le Mufle ( vous comprendrez mieux plus tard). Face à lui,  ses deux employés « faire-valoir », un homme ( La Bonne Pâte) et une femme (la Taquine).

Le Mufle : Je suis emmerdé! Quelle poisse! Ma femme est encore en arrêt maladie. Les épaules coincées! ça recommence!

Il se met à imiter la posture tordue de sa femme, genre Quasimodo, grimaces et gémissements compris, un vrai acteur né. Ricanements complices des employés. Encouragé, il poursuit:

Je vais l’avoir sur le dos matin et soir! Déjà que le week end c’est long alors là… Et puis après, ça sera déjà les vacances et va falloir que je me la farcisse …

Gros soupir on ne peut plus éloquent.

La Bonne Pâte (compatissant ): Pas de chance! Elle est arrêtée longtemps?

Le Mufle : 15 jours! Maladie professionnelle! Va falloir qu’elle se trouve un autre boulot parce que ça commence à bien faire, ce cirque! ça devient une habitude!

La Bonne pâte (hyper compréhensif, ce brave homme): Ah ouais, 15 jours, c’est long… Une semaine, on supporte mais après, on se tape sur les nerfs…normal.

Le Mufle: Le pire, c’est qu’elle sera là même pendant mes RTT ! ça m’emmerde, vraiment! Moi qui voulais être tranquille…

Bonne Pâte (tendance lèche-botte????): ah ouais, ça craint…

Intervention de La Taquine qui glousse: Si elle peut plus bosser là où elle est, à cause de son dos, t’as qu’à l’embaucher au magasin!

Le Mufle: T’es folle, elle passerait ses journées devant les écrans de tablettes! Et puis quoi encore?! A la maison, c’est peut-être elle qui commande mais ici c’est moi! Manquerait plus que ça, d’avoir ma bonne femme sur le dos 24h sur 24!

Là-dessus, Bonne Pâte se souvient de moi et s’approche (enfin!!!) avec mes deux manuscrits imprimés et reliés. Tout sourire, satisfait de son travail. Ses yeux s’attardent alors sur le titre de mon ouvrage qu’il se met à lire à voix haute (manquait plus que ça…)

« Ad vitam eaternamQu’est-ce que ça veut dire? »

Il me fixe avec gentillesse. Je lui explique poliment, un peu crispée. Dans son dos, le Mufle ricane puis le chambre : « Pfff… ça se voit que t’as pas fait philo, toi! »

De la philo, bien sûr…

Bonne Pâte ne se laisse pas démonter, toujours aussi charmant :

« Vous êtes écrivain alors ? »

Réponse évasive de ma part, oui oui, c’est ça, trop envie de déguerpir ! Et je me retiens de justesse pour ne pas ajouter: « Et merci pour cette petite conversation, parce que ça valait son pesant de cacahuètes! »

La preuve: je n’ai pas résisté…